20130719

À l’eau… quoi ?

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L’eau fait couler l’encre: l’écologie, la politique, l’économie cherchent des solutions ou des profits… Tout le monde parle de l’eau…
Une question reste cependant en suspens si l’on considère que nous serons bientôt tous menacés par la montée des eaux : comment fait-on pour apprendre à nager ?
Par Water Else, diplômée.


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Par Water Else, diplômée.

L’eau fait couler l’encre … L’H2O, molécule qui nous constitue à 65 %, sans qui nous ne serions que poussière, l’eau (72 % de notre planète) potable, salée, usagée, est une ressource à maîtriser. L’écologie, la politique, l’économie cherchent des solutions ou des profits… Tout le monde parle de l’eau…
Une question reste cependant en suspens si l’on considère que nous serons bientôt tous menacés par la montée des eaux : comment fait-on pour apprendre à nager ?

Ne sont-ce que mouvements séquencés à l’instar des gymnastiques analytiques de P.H. Ling [1] ? La suédoise dans l’eau accrochée à une potence… Une sorte de recette de pattes de grenouilles agrémentées de quelques bras de moulin à vent, le tout couronné de quelques bouchons de liège harnachés au dos des petits poissons (de quelle couleur déjà ?) afin qu’ils flottent et ne sombrent pas.

Non point ! Depuis les années 1960, nos maîtres-nageurs pédagogues et innovants ont jeté quelques têtards dans l’eau chlorée découvrant de fait que ceux-ci ouvraient les yeux sous l’eau, retenaient leur respiration et souriaient. Le plein d’émotions quoi ! Depuis, les bébés-nageurs envahissent les jardins aquatiques et contribuent à façonner un patrimoine moteur, sensitif et culturel spécifique.

Mais qu’en est- il ailleurs ? En 1934, Marcel Mauss évoquait l’expression culturelle des techniques du corps [2]. Mais au fond, la mondialisation des techniques sportives n’a-t-elle pas supplanté ces pratiques culturelles ? La brasse efficiente et sécuritaire  n’a-t-elle pas effacé un patrimoine culturel moteur et aquatique ?

La question était donc ouverte, comment enseigne-t-on la nage sur d’autres continents ? En Afrique par exemple, où l’eau est à la fois vitale et menaçante tout autant dans les marigots, où des maladies (parasitoses) s’immiscent discrètement, que dans la mer, animée de vies multiples et agitée de courants variés, autant attrayante que dangereuse.

Qu’en est-il en Asie, où l’eau et les pluies diluviennes rythment le travail et la vie ? Quel rapport à l’eau construit localement un présupposé éducatif ? Quelle est la place de l’eau dans la vie, dans les représentations ?

Voici qui constitue un travail de recherche en STAPS, sciences et techniques des activités physiques et sportives. Nom complet pour décrire ce champ d’étude des conduites motrices et des activités physiques : la praxéologie.

Mais revenons à nos petits pois…

 

Un rapide tour du monde nous a conduits à Paris, Dakar et Canton afin d’interroger les enfants apprenants à nager avec un questionnaire validé scientifiquement par des statistiques puissantes et des ordinateurs efficaces.

Questionnaire construit (en Chinois et en Français) après des lectures sur le sujet, des entretiens avec de jeunes apprentis, des enseignants et une petite expérience en la matière. Distribution, passation, relevé et traitement des données (le quotidien de la recherche en fait !) pour aboutir à des résultats singuliers : l’enseignement de la nage en Chine (à Canton pour être exact) est axé sur l’apprentissage de techniques de nage (la brasse) mais aussi sur la maitrise de la respiration. Rigueur et répétition organisent cet apprentissage. Les émotions doivent être maitrisées et non pas affichées. Les enseignants interrogés trouvent même surprenant (mais pas inintéressant) de questionner cette dimension de la personne. A Dakar, c’est plutôt la flottaison et la propulsion qui organisent l’apprentissage. Quant à Paris, c’est davantage l’équilibre et l’adaptation au milieu aquatique.

A Canton, les enfants ne quittent pas leurs lunettes de piscine en raison du traitement fortement chloré de l’eau, insalubre par ailleurs. Même sachant nager, ils déclarent avoir peur d’ouvrir les yeux sous l’eau. Jusque là, on se dit, rien de neuf doc’. Eh bien que nenni, les réponses des enfants interrogés traduisent des représentations de l’eau différentes des enfants interrogés à Paris ou à Dakar. Ces représentations sont, nous pouvons l’envisager, renforcées par l’apprentissage. Ainsi à Canton, les nageurs et bons nageurs (pour vous situer, ils sont capables de s’échauffer avec un 100 mètres papillon dès 8 ans) déclarent avoir peur de l’eau. Peur qu’elle rentre dans leur corps par les yeux,  peur de ne pas respirer normalement ou de rester au fond de l’eau. On peut se demander où est passée l’harmonie des éléments, l’équilibre du yin et du yang… En comparaison, les jeunes nageurs parisiens (bien moins vaillants question nage) se déclarent plus à l’aise dans le monde subaquatique, traduisant une sorte de culture locale spécifique issue des pédagogues soixante-huitards et autres philosophes [3] de l’éducation aquatique.

Les choses qui sont dans l’eau et l’idée de mettre la tête ou le visage dans l’eau caractérisent les peurs rencontrées à Dakar. A l’ombre des baobabs, les mythes et légendes racontent qu’il n’y a pas que des poissons qui vivent dans l’eau. A Dakar, les raps n’ont rien à voir avec nos chansons… les génies des eaux font partie des mythes fondateurs, ils sont féminins. Ils prennent la forme de varans ou de crocodiles. Le rap de Rufisque, c’est Mam Coumba Lamb. Un génie qui protège les lieux. Avant de se baigner ou à la fin du Tabaski, des offrandes sont faites, sorte de sacrifices pour apaiser les esprits et protéger les personnes. Il existe aussi des Diatt (dictons ou poèmes) à réciter trois fois lorsqu’on sort en mer. Ils servent à protéger des mauvais esprits et permettent de ramener une bonne pêche. Ces croyances s’accompagnent aussi de contes et de récits pour effrayer les jeunes enfants, souvent livrés à eux-mêmes ou sous la responsabilité d’un aîné. Mais au-delà de ces croyances, certaines tragédies locales, des naufrages rappellent la dangerosité de la mer, et renforcent cette représentation.

Cette recherche sur les aspects pédagogiques et didactiques de la transmission d’une technique du corps a montré que les représentations de l’eau étaient significativement différentes entre les trois lieux étudiés et de surcroit, façonnaient culturellement l’enseignement de la natation mais également une représentation de l’eau.

Moralité, si on veut engager une réelle éducation à l’eau, pourquoi ne pas l’envisager également à travers l’apprentissage de la nage, car après tout, une fois trempés dans l’eau, les petits pois sont … rouges.

 


[1] http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3065

[2] Marcel Mauss en 1934 définit les techniques du corps comme « les  façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps » in Sociologie et anthropologie. Paris : Presses universitaires de France. 1950. P. 365.

[3] Vadepied Alain. 1976. Laisser l’eau faire. Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Paris : Éditions du Scarabée.

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