20130703

Alternative 101 – L’utopie Taksim

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Décidemment l’occupation des places est à la mode ! Après les révolutions arabes et les indignations occidentales, la Turquie a offert le mois dernier un nouveau cas. Que nous disent les occupants de la désormais célèbre place Taksim ?


Tout est parti d’un projet de centre commercial… à moins qu’il ne s’agisse d’une caserne militaire… ah non c’est un centre commercial en forme de caserne militaire ! Le projet a d’abord mobilisé quelques écolos venus défendre le parc Gezi contre le béton. Rien de bien alarmant pour le gouvernement du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. La police est envoyée au petit matin, met le feu aux tentes et évacue les occupants manu militari

C’est d’abord la méthode qui attisera les mécontentements. Après de nombreuses arrestations pour « terrorisme », un large « libérez nos camarades » donnera l’occasion à de multiples acteurs d’exprimer leurs doléances contre un gouvernement auquel ils reprochent surtout de ne plus les représenter. Chiites, défenseurs de la laïcité, écologistes, mouvements d’extrême gauche, la contestation parvient à mobiliser tout ceux qui avaient quelque chose à dire. Elle mobilisera jusque dans les milieux artistiques, traditionnellement peu politisés. Même les clubs de football se regrouperont autour d’une couleur commune.

Comment ne pas se réjouir quand les différences s’estompent pour laisser apprécier ce qui rassemble !

UN SACRÉ FOURRE-TOUT

©Alan Hilditch

©Alan Hilditch

Rien de tel que l’ennemi commun : Erdogan et son gouvernement. Une presse de plus en plus muselée, des syndicats peu écoutés, les grèves interdites, la liste des griefs est longue !

On lui reproche beaucoup son intrusion insupportable dans la vie privée de ses compatriotes. Au nom des « valeurs morales » de l’Islam, il a rendu obligatoire les cours de religion, interdit les boissons alcoolisées et fermé certaines écoles laïques. Dans une Turquie, carrefour entre monde arabe et chrétien et qui s’est construite en grande défenseuse de la laïcité, ça ne plait pas fort ! Erdogan n’a pourtant pas hésité à traiter d’ivrogne Mustapha Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne. Joli devoir de mémoire !

La crainte d’un pouvoir trop religieux inquiète même chez les musulmans. Les Alévis, branche hétérodoxe libérale de l’islam chiite, sont descendus massivement dans les rues à partir du 31 mai. Cette minorité représenterait aujourd’hui plus de 20% de la population, sans que leur culte ne soit reconnu par la majorité (sunnite). On peut encore apprécier la délicatesse du gouvernement dans le choix de baptiser le nouveau pont du Bosphore du nom du Sultan Selim, joyeux massacreur des Alévis quelques siècles auparavant. 

L’extrême gauche a été aussi très présente : certaines mouvances nées de l’éclatement du parti communiste, mais surtout beaucoup de jeunes venus exprimer leur ras-le-bol contre un système politique vieillissant, paternaliste et autoritaire. Le mouvement intervient en effet dans un contexte de condamnations récurrentes d’étudiants affiliés à des groupes jugés trop à gauche.  Les doléances frappent encore ici la personne du Premier ministre et son « fascisme policier ». Elles sont parfois plus largement adressées à l’encontre d’un système néo-libéral encourageant la destruction d’espaces publics au profit d’une logique capitaliste. Le projet intervient en effet dans un contexte de développement frénétique des grandes villes turques. Immeubles, autoroutes et centrales hydro-électriques foisonnent, avec pour corollaire la destruction de sites naturels ou archéologiques et la fermeture de théâtres publics.

HOMMAGE À LA VIE PUBLIQUE

En tant que symbole, la contestation défend un principe fort : la défense de l’espace publique. Sur ce point, la place Taksim est particulièrement révélatrice puisqu’il s’agit de la préservation d’un des rares espaces verts encore existant à Istanbul. 

Les places occupées en Turquie comme ailleurs nous rappellent que la vie publique ne peut exister sans espace permettant son expression. Cette volonté de réinventer des formes de vie collective apparaît comme un moteur commun aux grandes contestations du moment. Si d’Istanbul à Rio les contextes diffèrent et que des assemblées de Wall Street aux cabanes de Notre-Dame-des-Landes les moyens varient, la quête d’un nouveau vivre ensemble, elle, est une constante.

Le nationalisme turc qui s’exprime ne saurait dès lors se réduire aux seuls groupuscules fascisants car il est aussi porteur d’une volonté de rassemblement. Plus que le rejet de l’étranger, la présence du drapeau national au milieu des manifestants se veut l’appel d’une nation aspirant à une unité.

« Pour la première fois (…), voir le drapeau turc déployé et agité ne suscite plus de frissons antinationalistes chez moi, mais me donne juste envie de dire : ‘Merci ! Maintenant, je ne suis plus obligé de vous détester !’ »[1]

VOX POPULI VS DEMOCRATIE REPRÉSENTATIVE

Sur la Place Taksim et dans le parc Gezi se sont regroupés des individus aux revendications certes bien différentes, mais unis dans l’exigence d’un changement. La foule, rassemblée en une telle agora, est à l’image de la société qu’elle entend représenter : hétérogène, multiforme et impliquant la coexistence de valeurs et réclamations variées.

Le problème est qu’Erdogan, malgré la dérive autoritaire qu’on lui reproche, n’est pas un dictateur, mais bien un élu de la République. Lui et son parti islamo-conservateur sont parfaitement légitimes au vu des exigences démocratiques et ont donc mérité leur puissance. Une (courte) majorité aux élections ne donne par pour autant le droit aux gagnants d’oublier le reste de la population. Taksim représente cette opposition entre légitimité des urnes et place publique. La place occupée comme pilier d’une démocratie pluraliste !

Le schéma organisationnel illustre assez bien l’esprit des contestations qui s’expriment depuis quelques années. Fonctionnant sur une logique horizontale, sans représentation ni leader, il permet la présence des contraires et exprime une utopie respectueuse des consciences et des modes de vie de chacun. Ces mouvements font le pari, sans doute audacieux, de prouver que verticalité et hiérarchie des représentations seraient devenues obsolètes. Le message est clair, dans nos bonnes vieilles démocraties représentatives, les nuances d’une société seraient mal… représentées ! Le problème avec une telle structure, c’est que l’on voit mal comment elle pourrait passer de l’expression à l’action. C’est aussi son formidable avantage car elle protège contre un risque de récupération qui saperait ses fondements. Il ne s’agit de toute façon pas de construire mais bien d’exprimer.

On assiste donc à l’émergence de mouvements permettant une forme plus personnelle d’engagement. Corollaire d’une société d’individus interconnectés par les moyens de communication modernes, ces places traduisent le vieillissement des clivages et des chapelles historiques. Regroupant des motifs, convictions et revendications contradictoires, elles encouragent l’affirmation d’opinions individuelles, détachées des oppositions traditionnelles.

Pour le philosophe politique stambouliote Atila Özer, « la véritable unité du mouvement, c’est son pluralisme, cette idée que le monde est assez grand, la société assez mûre, pour permettre à chacun de vivre et penser comme il l’entend. Cette idée que la politique n’est pas une guerre de valeurs mais le dialogue pacifique des contraires ».


[1] Elif Kayi, journaliste Franco-Turque auteure du blog Aux carrefours de l’Orient