20130710

Pain, liberté, justice sociale : Leçons égyptiennes

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Les analystes et politiques occidentaux, devant les évènements d’Egypte qui ont vu la destitution de Morsi par l’armée sous la pression populaire, sont au mieux circonspects, au pire indignés par la remise en cause de la sacro-sainte démocratie procédurale.


Cette destitution leur apparaît comme illégitime dès lors que le président avait été démocratiquement élu. Le seul moyen de le déloger du pouvoir ne pouvait que se faire légalement, par la voie des urnes, en attendant quelques années la future élection.
Se posent alors plusieurs problèmes qui ne sont pas sans interroger le fonctionnement de nos propres démocraties.

COUP D’ÉTAT OU RÉVOLUTION ?

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Les affrontements n’ont pas seulement lieu dans les rues d’Egypte mais aussi sur la toile, et en premier lieu, sur la célèbre encyclopédie Wikipedia : doit-on parler de coup d’Etat ou de Révolution en Egypte ? La terminologie adoptée est fondamentale dans la mesure où elle sous-tend un aspect normatif. La dénomination de coup d’Etat, expression qui date du 18 brumaire de Napoléon Bonaparte pour mettre fin à la Révolution française, suppose le coup de force d’une faction, souvent de l’armée, pour s’emparer du pouvoir. Elle augure souvent l’ère d’une dictature dans la mesure où le peuple n’est pas à proprement parler constituant (même si cela peut se faire avec son assentiment si ce n’est actif tout du moins tacite comme ce fut le cas avec Napoléon). Inutile de préciser que le terme de coup d’Etat apparaît comme largement péjoratif et illégitime. Le terme de révolution suppose quant à lui, tout d’abord, une large assise populaire. C’est le peuple qui agit, comme fondement en acte de ce que l’on appelle la démo-cratie, le pouvoir du peuple. En cela la révolution apparaît comme légitime dans la mesure où le sujet politique, en l’occurrence le peuple, constitue la source de toute démocratie. Qu’en est-il en Egypte ? Quelques faits. Les élections présidentielles des 17-18 juin 2012, Morsi a obtenu environ 12 millions de voix sur 70 millions en âge de voter (avec notamment une abstention de 65% des inscrits). Dans ce contexte, le défi qu’avait à relever Morsi était de ressouder l’unité nationale et d’être fidèle au mandat que lui avait confié le peuple. Or précisément Morsi n’a pas respecté ce mandat, se constituant comme la simple courroie des Frères musulmans dont la confiscation du pouvoir n’a rien de très démocratique. Très vite il apparaît comme la marionnette d’une secte au service d’intérêts à l’encontre de l’intérêt du pays : il commence ainsi par une « déclaration constitutionnelle »  proclamée le 22 novembre 2012, qui immunise ses décisions contre tout recours judiciaire, ordinaire ou exceptionnel, accordant ainsi une force exécutoire de dernier ressort aux décisions de l’exécutif. D’autre part, il va jusqu’à nommer gouverneur de Louxor le chef du commando qui entraîna la mort de plus de 60 personnes en 1997. Une dizaine de jours avant les manifestations, l’ambassadrice américaine au Caire Ann Paterson a déclaré que le président Mohamed Morsi différait de son prédécesseur Hosni Moubarak et qu’il ne fallait pas faire une comparaison entre eux : « Morsi est un président élu. Moubarak est resté au pouvoir 30 ans et a été renversé, alors que Morsi n’a pas encore terminé sa première année », a-t-elle dit, affirmant que les protestations de la rue ne mèneraient pas à la démocratie stable. Mais le paradoxal soutien américain aux frères musulmans est une autre histoire. Le 30 juin 2013, 22 millions d’Egyptiens (quelques médias avancent le chiffre de 33 millions) sortent dans les rues pour exiger sa démission. A cette date correspondait la remise de la pétition du mouvement Rebellion (Tamarod) qui a pu récolter 22 millions de signatures, réclamant des élections présidentielles anticipées. Aucune réaction de Morsi. Afin d’éviter une confrontation entre pro et anti-Morsi comme cela avait été le cas le 5 décembre 2012 devant le palais présidentiel (« événements d’al-’ittihâdiyya » dans le lexique révolutionnaire égyptien) L’armée lance un ultimatum de 48 heures au gouvernement pour trouver une solution d’entente. Morsi ne veut toujours rien entendre. Dans un discours prononcé le 2 juillet, il prononce le mot ‘Charïya’ (légitimité). Le lendemain, le général Abdel Fattah al-Sissi, chef d’Etat-major des armées ministre de la défense lui annonce qu’il a gagné une retraite anticipée.

LÉGALITÉ OU LÉGITIMITÉ ?

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Se pose ici bien évidemment la question de l’intervention de l’armée : constitue-t-elle un coup d’Etat ? Techniquement, cela paraît plausible. Politiquement, cela ne tient pas la route, tout d’abord parce que l’armée se veut avant tout le relais du peuple : très vite, elle a annoncé qu’elle ne désirait en rien gouverner. Son intention est avant tout d’éviter une guerre civile et de remettre le pouvoir au peuple en assurant à ses représentants la tenue de nouvelles élections et la mise en place d’une nouvelle constitution. Peut-on avoir confiance en de telles déclarations ? L’avenir nous le dira. Le danger principal demeure évidemment que l’armée ne puisse empêcher une guerre civile dont l’emballement renforcerait ses pouvoirs et ajournerait aux calendes grecques le rétablissement de la démocratie. Mais la question subsiste, celle de la légitimité et de la légalité, hormis toute possibilité du tragique qui demeure, comme aime à le rappeler Castoriadis, le propre du régime démocratique (autrement dit, la liberté ne s’éprouve et ne s’exerce pas sans risque) : « la démocratie ne comporte pas d’assurance absolue contre sa propre démesure »[1]. Le peuple peut-il agir hors de la légalité, autrement dit de la démocratie procédurale, pour faire valoir ses droits et sa volonté ? Considérons tout d’abord le principe proprement démocratique : le peuple étant le sujet de la démocratie, la source de sa légitimité, il va de soi qu’il a politiquement le droit d’aller à l’encontre du principe de légalité, que celle-ci cautionne un régime dit « démocratique », « théocratique », « communiste » ou autre. « De même qu’éditer un règlement d’organisation n’épuise pas le pouvoir d’organisation de celui qui a haute main sur l’organisation et le pouvoir d’organisation, de même édicter une constitution ne peut en aucun cas épuiser, absorber ou consommer le pouvoir constituant. Le pouvoir constituant n’est pas abrogé ou évacué parce qu’il est exercé une fois. (…) Cette volonté continue à exister à côté de la constitution et au-dessus d’elle »[2]. Aussi, s’il est vrai qu’« une décision à la majorité du parlement anglais ne suffirait pas à transformer l’Angleterre en Etat soviétique[3] », il est en revanche tout à fait possible que cette transformation ait lieu si telle est la volonté du peuple britannique. En d’autres termes, la légitimité démocratique est toujours du côté du peuple, qui dans le cas égyptien a voulu destituer Morsi. Les inquiétudes de beaucoup d’occidentaux ne sont pas d’ordre démocratique mais d’ordre libéral : il est nécessaire que des règles et des valeurs soient respectées. Si l’on cède à la volonté du peuple (les libéraux sont souvent anti-démocrates), c’est l’ouverture de la boîte de Pandore : qu’arriverait-il si le gouvernement était menacé chaque fois qu’il trahissait ses mandats ? Et si les sondages exécrables se traduisaient par une manifestation en acte du peuple ? La notable léthargie des peuples d’Occident ne présage rien de tel, qu’ils se rassurent. Mais on comprend que le réveil du monstre populaire égyptien leur fasse peur. Plus intéressant, donc, n’est pas tant la question procédurale que les valeurs et principes qui mobilisent le peuple égyptien. Est-ce que le peuple s’est prononcé en faveur d’une théocratie islamiste ? De l’extermination d’un peuple voisin ? Rien de tout cela. C’est au nom des valeurs démocratiques réclamées dès le début de la Révolution du 25 janvier 2011, Eish… Horreya… Adala Egtemaeya « Pain… Liberté… Justice sociale », au nom des droits fondamentaux, Karama ensaneya « dignité humaine », au nom d’une certaine décence commune que le peuple s’est élevé le 30 juin 2013 contre un régime qui, au nom de la légalité, vidait la démocratie de toute sa substance pour ne laisser qu’une coquille de procédures obsolètes.

La démocratie n’est pas qu’un régime juridique et procédural. C’est avant toute chose un régime politique, un principe et des valeurs dont aucune norme ne peut épuiser la volonté du peuple, pour le meilleur ou pour le pire. Quelles que soient les dénominations employées pour qualifier ce mouvement, celui-ci demeure avant tout un rappel à l’ordre des valeurs fondatrices de la révolution du peuple égyptien.

 

 




[1] Castoriadis, Ce qui fait la Grèce, Seuil, 2004, p.204.

[2] Carl Schmitt, Théorie de la Constitution, PUF, 2008, p.212.

[3] Ibid., p.26.

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