20130704

Pour en finir avec le triangle des bermudes

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L’Atlantide ? Les extra-terrestres ? Le champ magnétique ? Des bulles de gaz meurtrières ? Nabilla ?


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Le diabolique Triangle des Bermudes a fait couler autant d’encre que l’île de Pâques ou la zone 51. Depuis plus d’un demi siècle, toute revue scientifique qui se respecte propose régulièrement un dossier sur le sujet. “Le mystère enfin résolu : les baleines brouillent les radars en s’envoyant des textos”. Films, romans et reportages s’enchaînent. “Michel témoigne : j’ai enfilé un bermuda et j’ai perdu mon slip”. Comme toujours lorsqu’on fait rêver le public, on oublie un peu (beaucoup) d’être rigoureux. Du moment que ça se vend… Et le mythe se construit de lui-même, on cite sans vérifier, puis on en rajoute un peu et on est soi-même cité par d’autres qui ne vérifient rien non plus. Pourtant, comme dirait Shakespeare, “beaucoup de bruit pour rien …”

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA TÊTE BRULÉE

Le mythe prend forme en 1945, après que 5 avions de la Navy disparaissent tous ensemble. C’est le fameux vol 19, parti tranquillement en entraînement et dont aucun ne revint vivant… Avant de blâmer cette fameuse cellule terroriste de Martiens-Venusiens-Elohim-Reptiliens, attendons qu’ils revendiquent l’attentat et penchons-nous sur les faits : les 4 pilotes newbies sont partis avec le sympathique instructeur Charles Taylor. Le type que tu n’as pas vraiment envie de suivre pour plusieurs raisons.

Par exemple, il s’est déjà crashé en mer plusieurs fois ; notamment parce que se servir des instruments, il trouve ça un poil compliqué, et qu’il préfère profiter de la vue que d’avoir toujours les yeux sur le tableau de bord. Aussi parce qu’il n’aime pas porter des montres, et qu’il se balade sans avoir dans son avion de quoi connaître l’heure. Alors il ne sait jamais depuis combien de temps il vole, ni dans quelle direction, ni vraiment combien il a consommé. Et comme on sait, par conversation radio, qu’il s’est complètement gouré en essayant d’identifier les îles qu’il survolait, l’explication de ce drame n’est pas très compliqué : ils se sont perdus, et ont volé dans la mauvaise direction jusqu’à n’avoir plus d’essence. Comme on le voit, on peut laisser le reste de la galaxie peinard.

LE DÉBUT D’UN MYTHE
Qu’à cela ne tienne, deux articles vont commencer à répandre l’histoire, en 1950 et 1952, en rajoutant la disparition d’autres avions et de bateaux dans la région. Ensuite la machine s’emballe peu à peu : dans les années 1960, le magazine Argosy, dans la mouvance pulp fiction, publie une série de reportages soi-disant sérieux sur la cryptozoologie. Lorsqu’il publie ensuite en 1964 une longue nouvelle de fiction sur le triangle des Bermudes, beaucoup de lecteurs pensent que c’est également un reportage. Le sujet gagne en notoriété, et les auteurs sur le sujet commencent à étendre de plus en plus la zone pour pouvoir y inclure de nouveaux naufrages. Comme le Mary Celeste, échoué en 1872 à 3000 km du triangle original, mais ajouté allègrement à la liste pour l’allonger un peu plus.

LES LETTRES DE NOBLESSE : LE LIVRE DE RÉFÉRENCE

Boo!

Boo!

Et puis Charles Berlitz est arrivé, et s’est dit qu’il était temps de compiler un peu toutes les théories fumeuses et les listes à la Prévert pour y voir un peu clair. Alors en 1974 il a écrit “The Bermuda Triangle”, s’est fait un paquet de pognon en le vendant à des millions d’exemplaires, et nous a laissé avec un monceau de bêtises dont il est impossible de se dépatouiller depuis. C’est terrible ces ouvrages de référence : il n’y a rien à faire, ils ont beau être écrits avec les pieds, ils ont tellement de succès et se répandent si vite qu’il devient impossible de les réfuter proprement ; il en restera toujours quelque chose.

Et pourtant il n’y va pas avec le dos de la cuillère le père Berlitz : il considère inexplicable la disparition du “Marine Sulphur Queen”, alors que le bateau était impropre à la navigation, il invente des conversations radiophoniques : “la mer a l’air bizarre, je ne l’ai jamais vu comme ça”. Non, non Berlitz, c’est juste toi qui fume. Il rajoute à la liste un avion qui “allait en Jamaïque”, mais qui en réalité, s’est crashé après sa première escale à plus de 1000 km du triangle des Bermudes. Et puis il fait du sensationnel : il parle d’un avion qui a disparu mystérieusement après s’être désintégré. Oui, il s’est désintégré, mais uniquement parce qu’il a rencontré le sol un peu violemment. Et ce crash n’est pas mystérieux : il n’y avait plus aucun pilote aux commandes, parce qu’ils étaient tous réunis autour d’un truc qui clignotait sans savoir pourquoi (incroyable mais vrai).

Alors il propose un rayon de cristal Atlante. Ou alors des extra-terrestres qui viennent prélever quelques espèces vivantes bien de chez nous, pour faire des expériences rigolotes. Et puis pourquoi pas des voyages dans le temps ? Oh oui Berlitz, fais-nous rêver !

UN PEU DE SÉRIEUX

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Heureusement, il y en a un qui a fait le boulot proprement : Kusche, en 1975 publie un ouvrage qui vérifie chacune des allégations de disparitions. Le constat est très surprenant ; en réalité, la plupart des informations relayées sont fausses. Notamment le temps qu’il faisait lors de la disparition est très souvent fantasmé. Alors qu’on lit souvent qu’“il faisait beau, la mer était calme, les papillons couraient nus sur les arcs-en-ciels”, en réalité la mer est démontée et les nuages grondent.

Quand on fait un décompte sérieux du nombre de disparitions, que ce soit des cargos, des avions, des pédalos et même des vélib’, on obtient des chiffres tout à fait cohérents. Compte-tenu de la surface, du trafic et de la météo souvent agitée de la région, il n’y a rien d’extraordinaire. En témoigne cette citation de Kruszelnicki (2004) : “ Une étude de la compagnie d’assurance Londonienne Lloyd’s montre qu’en terme de pourcentage, il n’y a pas plus de bateaux perdus dans le Triangle des Bermudes que dans n’importe quelle autre région du monde”.

Ouf, nous voilà rassurés, Michel va pouvoir remettre des slips.