20130930

Chambre 2, ode à l’accouchement. Le plus beau jour de la vie qu’ils disaient…

chambre2

Julie Bonnie, chanteuse et musicienne, s’essaie au roman. Et ouvre le bal des prix littéraires, en ayant obtenu le prix du roman Fnac. Sans être de la grande littérature, son Chambre 2 est une plutôt bonne surprise, en dépit d’un sujet qui,de prime abord, fait peur.


Vous êtes enceinte ? Passez votre chemin. Vous voulez un enfant, bientôt ? Détournez les yeux, prestement. Vous en avez un, d’enfant, voire deux, trois ou quatre, et n’en voulez plus d’autre ? Alors foncez. Vous êtes un homme et tout cela vous intrigue, ces histoires de grossesse et d’accouchement ? Idem, foncez. Sauf si vous allez bientôt connaître les joies de la paternité. Dans ce cas, fuyez, vite, tant qu’il en est encore temps !
Chambre 2, de Julie Bonnie, est un livre étrange. On navigue. Entre ode au corps de la femme, et cri de détresse sur ce que la nature, le destin – appelons ça comme on veut – leur fait subir, à tous les deux. Au corps de la femme, et à la femme elle-même. 
L’héroïne, Béatrice, ancienne danseuse nue qui a écumé les scènes musicales underground de toute l’Europe, doit se résoudre à revenir dans la « vraie vie ». Celle faite de réveils matinaux, de gestes répétitifs et de taches un brin épuisantes. Le tout pour un salaire dérisoire, sinon ce n’est pas rigolo.

LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE? QU’ILS DISAIENT…

Béatrice est donc aide puéricultrice. Elle passe ses journées à visiter, de chambre en chambre, des femmes venant d’accoucher. Il y a de tout, dans le lot. Des heureuses, des malheureuses, des « bien dans leur peau » et d’autres qui sombrent. Surtout des malheureuses qui sombrent, d’ailleurs. Que des malheureuses qui sombrent, en réalité.
Et Béatrice qui vacille plus qu’elle ne se rend de chambre en chambre. Trop de drames auxquels elle assiste. Trop de souffrances qu’elle ne peut atténuer. Trop de larmes qu’elle voit jaillir alors qu’elle pensait, naïvement, être là pour accompagner le bonheur, la naissance d’un enfant… Le plus jour de la vie, qu’ils disaient…

« L’allaitement, c’est naturel, le bébé sait faire, la mère aussi. Cela, qu’on se le dise, est faux. »

« Les larmes d’une petite fille de trois ans se mettent à rouler sur ses joues. Elle n’est pas heureuse. Alors qu’elle vient d’avoir un bébé. C’est horrible. (…) Personne ne l’avait prévenue. (…) Personne ne lui a parlé de l’odeur d’étable, du sang, de la douleur, du petit corps visqueux et incompréhensible, des seins en charpie, des nuits entièrement blanches, du sentiment de solitude, d’impuissance. »

« Pour comprendre l’état de son corps, imaginez des coups de bâton. Partout. Longtemps. Fort. »

Et encore… C’est juste ici l’état normal de toute parturiente qui se respecte. Rien que de très classique. La norme. La très classique mais très perturbante norme. Dans ces cas-là, ça va… C’est dur à supporter, déjà, mais ça va… Parfois, cela ne va plus du tout. Parfois c’est la mort, la maladie. L’horreur absolue.

« On lui a proposé de ne pas continuer sa grossesse parce que l’enfant était atteint d’une maladie terrible, qui ferait souffrir tout le monde et lui en premier. Cette jeune mère en était à cinq mois et demi de grossesse quand on lui a annoncé ça. Un gros bidon, plein de prénoms de garçon dans la tête, peut-être même un lit, une chambre, des vêtements, un crèche, une école, une poussette, du désinfectant pour le cordon, une crème pour ne pas avoir mal aux seins, un soutien-gorge d’allaitement, une chemise de nuit pour la maternité. Ce qu’elle a pleuré, ce jour-là, dépasse l’entendement, si l’on n’a pas soi-même vécu la mort d’un bébé, si malade ou monstrueux soit-il. Le cerveau passe de oui à non en une fraction de seconde et c’est de l’énergie nucléaire qui le fait trembler dans la boîte crânienne. »

Béatrice, impuissante face à ces drames, glisse peu à peu, elle aussi. Le travail est dur, psychiquement épuisant, moralement révoltant. Personne, même parfaitement équilibré, bien dans sa tête et dans son corps, ne pourrait déjà en sortir indemne. Alors pensez donc… Béatrice, oiseau blessé… Elle était danseuse. Elle était amoureuse. Elle vivait dans une caravane, à courir de festival en festival. Une vie de bohème, qui lui allait bien.

LA BONNE SURPRISE

A travers toutes ces femmes, qu’elle assiste, c’est son propre corps qu’elle regarde. Ce corps qui dansait, qui virevoltait, presque mû par une énergie qui lui était propre. Ce corps qui, aujourd’hui, est engoncé dans une blouse sans saveur, sans âme. Béatrice s’enfonce, en même temps que ses patientes. La faute à ce qu’elle voit. A ce qu’elle vit, là où elle le vit…

« L’hôpital est un lieu de grande, grande solitude. C’est presque sa définition. »

Voilà pour l’histoire. Qu’on se surprend à suivre alors qu’on n’y croyait pas franchement, de prime abord. Une roman de femme pour les femmes, pensait-on. A tort. Les 192 pages se lisent à vitesse grand V. C’est certes écrit gros mais ce n’est pas l’unique raison. C’est surtout que, sans être extraordinaire, le style est agréable. Chambre 2 n’est pas un grand livre, ce serait le survendre de trop. Mais c’est cependant une bonne surprise.

Chambre 2
Julie Bonnie
Belfond