20130919

Histoire et déboires de la laïcité

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9 septembre 2013 : dans toutes les classes de France, une charte va désormais être à la vue de tous afin de réaffirmer des principes que l’on pourrait qualifier avec une certaine ironie de sacrés : ceux de la laïcité. Cette charte de 15 paragraphes rappelle des valeurs qu’il s’agit de réaffirmer avec force. La montée de l’illettrisme et des inégalités sociales constituent en effet un problème bien moindre à côté de celui que pose par exemple le port du voile.


9 septembre 2013 : dans toutes les classes de France, une charte va désormais être à la vue de tous afin de réaffirmer des principes que l’on pourrait qualifier avec une certaine ironie de sacrés : ceux de la laïcité. Cette charte de 15 paragraphes rappelle des valeurs qu’il s’agit de réaffirmer avec force. La montée de l’illettrisme et des inégalités sociales constituent en effet un problème bien moindre à côté de celui que pose par exemple le port du voile.

Rien de bien nouveau dans les règles affichées : le personnel enseignant ne doit pas faire de prosélytisme religieux ou politique, le port de signes religieux ostentatoires est interdit, etc. Il en ajoute une tout de même : « aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ». Malgré la prétendue neutralité de la laïcité à la française, avec son cortège de justification (protéger l’enfant contre les influences néfastes du prosélytisme : entendez ici prosélytisme religieux, car le prosélytisme politique est bien présent, il suffit de feuilleter les manuels d’histoire), il flotte comme un air de non-dit un tantinet pervers qui nous fait d’ailleurs apparaître aux yeux des autres pays comme un Etat ayant une conception de la laïcité pour le moins étrange (en 2013, la commission américaine sur les libertés religieuses a estimé dans son rapport annuel que la laïcité française était « très agressive »).   

PHO03196166-1892-11e3-b387-774395c7a350-805x1200Bizarrement, nous ne retrouvons dans la loi de 1905 à laquelle tout le monde se réfère, ni les mots de « séparation », « laïcité », « Eglise » ou « neutralité ». Il n’est nulle part question de la séparation du spirituel et du temporel. On parle en revanche de l’exercice et du financement des cultes, en d’autres termes il est question de la séparation de deux temporels : l’Etat et les cultes, dont les résolutions sont essentiellement d’ordre financier.

LE MYTHE DE LA LAÏCITÉ

D’où vient donc alors ce mythe de la laïcité, transformée en véritable idéologie de combat ?

Il faut tout d’abord avoir en tête que pendant un millénaire, la France a été considérée comme « la fille aîné de l’Eglise ». Il n’en fallait pas moins pour que la réaction anticléricale voire athée soit à la mesure du passif catholique. La première explosion antireligieuse eut lieu lors de la Révolution au point de remplacer le calendrier par l’an I d’une nouvelle ère censée être débarrassée des superstitions et des pouvoirs de l’Eglise. Une nouvelle religion civique émerge sous les auspices de l’Etre suprême : à la prégnance de la religion catholique, il fallait opposer une autre religion, républicaine celle-ci, qui aurait la force de la renverser. Tradition que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les propos de Vincent Peillon, initiateur de la charte, pour qui la laïcité est « un principe de tolérance certes, mais plus encore de philosophie positive, c’est aussi une religion. »
La seconde explosion a lieu à la fin du XIXème siècle et va donner naissance à la fameuse loi de 1905. En réaction au concordat établi par Napoléon, la question de la laïcité va revenir sur le devant de la scène, concourant à une véritable guerre civile larvée entre catholiques d’un côté, athées ou anticléricaux de l’autre. Chaque camp lutte pour une certaine conception du Bien et de la Vérité où le pluralisme ne peut avoir droit de Cité. Il y aura un vainqueur et un vaincu. La sobriété du texte de la loi de 1905, somme toute assez modéré, ne rend pas compte de la virulence de cette opposition qui a présidé les débats. Virulence idéologique dont on retrouve encore les traces dans les interprétations actuelles d’un texte en effet assez neutre.

Pour avoir un aperçu de cette bataille, rien ne vaut le discours de Maurice Allard à l’Assemblée lors de la discussion de la loi de 1905, qu’il nous faut reproduire ici au moins en partie :

 « Il faut le dire très haut : il y a incompatibilité entre l’Église, le catholicisme ou même le christianisme et tout régime républicain. Le christianisme est un outrage à la raison, un outrage à la nature. (Bruits à droite) Aussi je déclare très nettement que je veux poursuivre l’idée de la Convention et achever l’oeuvre de déchristianisation de la France qui se poursuivait dans un calme parfait et le plus heureusement du monde jusqu’au jour où Napoléon conclut son Concordat (…) Pourquoi nous républicains et, surtout, nous socialistes, voulons-nous déchristianiser ce pays ? Pourquoi combattons-nous les religions ? Nous combattons les religions parce que nous croyons, je le répète, qu’elles sont un obstacle permanent au progrès et à la civilisation. Le jour où le Dieu anthropomorphe des Juifs quitta les bords du Jourdain pour conquérir le monde méditerranéen, la civilisation disparut du bassin de la Méditerranée, et il faut remercier les empereurs romains qui ont combattu de toutes leurs forces l’invasion de cette philosophie puérile et barbare, si contraire au panthéisme et au naturalisme de notre race ; il faut remercier Julien l’Apostat qui fit tous ses efforts pour combattre le fléau. (…) Et plus tard, quand le christianisme quitta Rome et la Grèce où il avait étouffé toute civilisation et où il n’avait laissé que ruines et décombres et arriva en France, il n’y eut plus en notre pays, ni arts, ni lettres, et surtout ni sciences (Bruits à droite). Il fallut la Renaissance, il fallut la Révolution française pour redonner au cerveau de notre race sa véritable puissance de normale évolution et sa possibilité de progrès. Sous l’influence du judéo-christianisme, toute lumière avait disparu ; il n’y avait plus que ténèbres. Aujourd’hui encore, combien de progrès ne se sont pas réalisés parce que nous traînons derrière nous ce lourd boulet de judéo-christianisme avec son cortège de préjugés et de mensonges traditionnels. Nous combattons donc la religion parce que nous voyons dans la religion le plus grand moyen qui reste entre les mains de la bourgeoisie, entre les mains des capitalistes, pour conserver le travailleur dans un état de dépendance économique. Voilà pourquoi nous faisons la guerre à tous les cultes et pourquoi nous en sommes les adversaires les plus acharnés[1]. »

A l’opposé, la réaction ne fut pas moins virulente. L’école, qui est toujours l’objet polémique central de la laïcité, fut ainsi traitée dogmatiquement par le Pape Pie XI dans son encyclique Divini illius Magistri de 1929 : « La fréquentation des écoles non catholiques ou neutres, ou mixtes – à savoir, qui s’ouvrent indifféremment aux catholiques et non catholiques sans distinction – doit être interdite aux enfants catholiques. Il ne peut donc même être question d’admettre pour les catholiques cette école mixte, plus déplorable encore si elle est unique et obligatoire pour tous, où, l’instruction religieuse étant donnée à part aux élèves catholiques, ceux-ci reçoivent tous les autres enseignements de maîtres non catholiques, en commun avec des élèves non catholiques.[2] »

En d’autres termes, la guerre entre pouvoir religieux et pouvoir civil était de nouveau ouvertement déclarée. Admettons que cela s’est relativement calmé depuis lors. Il n’empêche. Les mêmes rancœurs idéologiques persistent dans la mesure où la laïcité, quoiqu’on en dise et en dépit du principe de neutralité, fut la victoire d’un camp sur un autre et d’une certaine manière, d’une religion sur une autre. Aussi pourrait-on dire que la laïcité (entendu dans son sens français) implique moins une liquidation du religieux qu’un transfert. Si de la souveraineté de droit divin, nous sommes passés à la souveraineté démocratique, c’est via un transfert de la souveraineté qui garde la même essence : celle d’être Une et indivisible. Dans le même ordre d’idée, si nous sommes passés d’un Etat religieux où chaque sujet devait avoir la même religion que son souverain, à un Etat laïque où chaque citoyen ne peut faire montre de sa croyance en public, c’est via le principe suivant lequel l’individu et l’Etat doivent communier publiquement dans une même religion civique : celle d’une République laïque où le pluralisme en termes de liberté religieuse ne peut exister que dissimulé dans les plis de la sphère privée.

Deux exemples, apparemment anecdotiques, nous permettent de prendre la mesure de la prétendue neutralité laïque, encore marquée par les affres d’une guerre civile de laquelle une certaine religion d’Etat, fut-elle « laïque », a pu tirer son épingle du jeu.
Tout d’abord, il est courant de retrouver dans la bouche ou dans les écrits de journalistes l’évocation de personnes « laïques » (entendez athées) qui se distingueraient des chrétiens, musulmans, juifs, etc, assimilant ainsi laïcité et athéisme.
Ensuite, la France est un des seuls pays au monde où les faits religieux ne sont pas enseignés. Censure dommageable au vu des enjeux toujours d’actualité de la religion. Finalement c’est toujours le pluralisme qui en sort amoindri alors que sont renforcés les communautarismes, étatico-laïque d’un côté et religieux de l’autre.

Ce n’est pas sans un certain dépit que nous pourrioons reprendre les mots aussi lucides que cinglants de Charles Péguy, d’une terrible actualité : « Quand on voit ce que la politique cléricale a fait de la mystique chrétienne, comment s’étonner de ce que la politique radicale a fait de la mystique républicaine [3]»
Et pan.




[1] Annales de la Chambre des députés, 10 avril 1905

[2] Pie XI, L’éducation chrétienne de la jeunesse, « Divini illius magistri » (Lettre encyclique du 31 décembre 1929), Paris, Éd. Bonne Presse, 1962, p. 33.

[3] Charles Péguy, Notre jeunesse, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 1993, p. 117.

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