20130923

Jimmy P., une prise de tête

Jimmy-P.-affiche

Desplechin a un goût prononcé pour la psychanalyse. C’est ici le coeur même de son sujet. Au risque de rendre son film un brin aride, car si le duo del Toro – Amalric est efficace, il peine à sortir le film du seul protocole médical. Pour être clair, on s’ennuie un peu.


Trois plans, les trois premiers, pour savoir que l’on a affaire à un cinéaste, un vrai. Browning, Montana. Plan large sur paysage de plaine de l’ouest américain. Sur la gauche, une cabane de tôles brinquebalantes. Zoom sur elle, puis entrée à l’intérieur. Deux secondes, peut-être. Allez disons trois, et voilà le film posé. Cela commence bien. Du grand art.
Qui s’essouffle malheureusement, ensuite. C’est souvent l’ennui quand on frappe fort d’entrée. Il faut savoir tenir la cadence. Desplechin, d’ordinaire, sait le faire. Ici, avec son Jimmy P., beaucoup moins. Et c’est difficile de dire pourquoi. Car c’est du Desplechin à 100%, pas de doute là-dessus, même si c’est tourné en anglais. On retrouve tout ce qui fait son cinéma : les rapports humains, pas forcément simples, les âmes scrutées et les grandes questions psychologiques qui vont avec. Et même ces lectures de lettres, en voix off, par les acteurs. On en a, je crois, dans tous ses films…

ENGLUE DANS LE BROUILLARD DES AMES 

jimmy_p

Mais là où Roi et Reine ou Un conte de Noël fourmillent d’idées, de scènes et de rebondissements, Jimmy P. tourne un peu en boucle. L’absence de présence féminine forte, essence même, jusqu’à présent, du cinéma de Desplechin, y est sans doute pour quelque chose. Amalric sans contrepoids féminin, cela fait bizarre. Del Toro n’est ni Devos, ni Deneuve. Et si les deux hommes, Del Toro dans le rôle de Jimmy P. et Amalric dans celui du docteur Devereux, sont bien sûr très bons, les liens qui se forment entre eux, et les unissent petit à petit, manquent de cette profondeur et ambiguïté qui font les grands films.
On reste méchamment englué dans le brouillard des âmes, sans que, cette fois, le talent de Desplechin ne nous permette d’en sortir, pour plonger dans la lumière. Le film est très linéaire. Trop respectueux du protocole médical. Trop prisonnier des séances entre les deux hommes, et pas assez libre d’aller humer l’air du dehors.
Jimmy P. va mal. Il souffre de terribles maux de tête, récurrents, depuis une sale blessure à la guerre. Les médecins ne décèlent rien d’anormal. Physiquement, s’entend. Ils font appel au docteur Devereux, ethnologue et psychanalyste. Lequel, en l’absence de réalités physiques pouvant expliquer ce mal, s’échine à en trouver les ressorts psychologiques.

PAS LOIN DE S’ENNUYER 

Et voilà Desplechin qui filme les longues séances entre les deux hommes. L’atmosphère est pesante, et c’est voulu. On avance, ça oui, pénètre au plus profond de l’âme de Jimmy P. et ses travers. Comprend, peu à peu, ce qui se trame derrière. C’est bien fait, bien conduit, mais cela manque de respiration. Plutôt, de diversion. D’un peu de légèreté pour redonner du souffle. Maintenir le spectateur en éveil.
Je n’irai pas jusqu’à dire que l’on s’ennuie, mais pas loin quand même. L’ensemble forme un film aride, servi par un duo d’acteurs bon, mais que l’on n’ira pas non plus jusqu’à qualifier d’excellent. Del Toro ne parvient pas à hisser son personnage au bord de la folie, comme on aurait pu l’y attendre. Toute proportion gardée, Joaquin Phoenix, dans The Master, et dans des conditions qui s’approchent – la guerre, ses traumatismes et les difficultés de revenir à une vie normale – y réussit, lui, à merveille. Quant à Amalric, il faut avouer que le voir jouer en anglais est assez troublant. D’autant qu’il parle avec un accent français qui demande un temps d’adaptation. Et jamais il ne nous autorise vraiment à entrer au plus profond de ce qu’il est, lui.
Pour que l’on soit un peu intéressé et passionné par tout ce qui touche à la psychanalyse et ses subtilités, alors ce Jimmy P. sera génial. Pour les autres, dont je fais partie, c’est beaucoup plus abscons. Donc difficile d’accès. Ce qui n’empêche pas de savoir y voir un film bien maîtrisé par Desplechin qui, patiemment, tire les fils d’une âme en peine, pour en faire sortir ce qu’elle retient au plus profond. Rien que pour ça, ce lent cheminement vers la vérité, cela vaut le coup d’oeil. A condition de pouvoir accepter cette lenteur, justement.