20130902

Le camping : un modèle social ?

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Qu’est-ce qu’une société juste ? Comment se répartir les biens ? Peut-on justifier la propriété et le marché ? Dans son petit ouvrage Pourquoi pas le socialisme ?, Gerald Allan Cohen propose l’expérience mentale suivante (ce qui est courant dans la philosophie analytique, basée sur la logique et le langage) : supposons que nous partions au camping.


Nous sommes un groupe de personnes sans rapport hiérarchique ayant mis notre matériel en commun (gamelles, cannes à pêche, tente, ballon, etc.). C’est le contrôle collectif qui va prévaloir lors de notre excursion. Quant aux tâches, certains préfèreront faire la cuisine, d’autres la vaisselle, d’autres encore voudront pêcher… ce de manière à ce que les affinités de chacun contribuent au bon fonctionnement du bien collectif. Au camping, prévalent les règles de la camaraderie et de la coopération plutôt que celles de la concurrence du marché et de la propriété privée. Ces règles sont spontanément en vigueur non seulement pour installer un climat de bonne entente au sein de la communauté mais aussi pour améliorer l’efficacité de la production et de la distribution des subsistances.

Cohen donne quatre exemples propres au capitalisme qui ne peuvent se retrouver dans l’exemple du camping sous peine de saper les bases de la vie commune :

1- Harry est le pêcheur du groupe, mais son talent ne lui octroie pas pour autant le droit de se garder les meilleurs poissons.

2- Après une excursion en solitaire, Sylvia découvre un pommier. Voudrait-elle monnayer sa découverte que le groupe s’en offusquerait.

3- Leslie est la seule à bien décortiquer les noisettes. Devrait-elle être avantagée par rapport aux autres campeurs pour cette raison?

4- Le père de Morgan a creusé il y a quelques années une petite mare près du campement, qu’il avait remplie de poissons. Est-ce pour autant que Morgan peut prétendre à son usage exclusif ou même en négocier l’exploitation par un tiers?

Ici bons sens et coopération prévalent sur le procéduralisme et les inégalités découlant des rapports de force égoïstes dus à l’appropriation exclusive de la propriété. Si le récit de Cohen a le mérite de mettre en relief certains principes à l’encontre de la justification de la propriété et du marché capitaliste, il n’en reste pas moins que son argumentaire peut pêcher par naïveté dans son éloge d’une communauté dépourvue de conflits. Quelques-uns de ses propos confinent parfois au refrain du ravi de la crèche, comme en témoigne celui-ci : « Aujourd’hui encore, je suis ému par les paroles de cette chanson de gauche apprise dans mon enfance, et qui commence ainsi :  » Si nous étions tous voisins, tous amis, tous frères, le monde serait un endroit formidable. « [1] »

Compliquons un peu la chose.

Cohen, notamment, n’aborde pas le problème du conflit de perceptions de la vie bonne, lesquelles impliquent des rapports de force et des procédures afin d’y remédier. Imaginons qu’une partie des campeurs soit végétariens. Ceux-ci refusent toute espèce de viande dans le campement, y compris pour les non-végétariens, au motif de deux arguments principaux : l’un philosophique, l’autre pragmatique et procédural. Philosophiquement, ils avancent qu’ils ne peuvent tolérer d’avoir des cadavres de viande sous les yeux, fruits de ce qui peut s’apparenter à un meurtre dans la mesure où il n’existe pas de frontière étanche entre le bœuf et l’homme qui sont tous deux des mammifères. Pragmatiquement et procéduralement, ils estiment que l’idéal d’une vie en communauté étant la recherche de l’unanimité, et partant du « qui peut le plus peut le moins », les omnivores sont tout à fait capables de s’adapter au régime végétarien, alors que l’inverse n’est pas envisageable. Les omnivores ne se laissent pas démonter pour autant et répondent à ces deux arguments. Philosophiquement, ils affirment que l’abattage de la viande ne peut être proscrit moralement dans la mesure où, si le bœuf et l’homme font partie du même règne animal, alors prévaut le schéma de la chaîne alimentaire où l’homme est naturellement le prédateur. Pragmatiquement et procéduralement, ils estiment qu’une partie des campeurs ne peut imposer son régime alimentaire à l’autre pour des motifs idéologiques qu’ils n’adoptent pas. Par conséquent, il est plus juste, afin que chacun puisse s’alimenter selon sa perception de la vie bonne, non pas de rechercher à tous prix l’unanimité, mais bien plutôt de s’organiser en vertu d’un principe de différence. Ainsi, au sein du campement, tout le monde pourra dîner ensemble mais tous n’auront pas les mêmes aliments dans leurs assiettes. Quant à ceux qui ne peuvent pas voir de viande, ils peuvent accepter de manger aux côtés de prédateurs en vertu du principe de tolérance (ce qui ne fait pas d’eux des complices du crime) ou préférer se restaurer dans leur tente.

Autre exemple problématique. Imaginons que les magasins de ravitaillement aux abords du camping soient fermés (vacances, faillite, peu importe). La voiture avec laquelle les campeurs sont arrivés est tombée en panne. Ils n’ont plus que quelques vivres. Certains veulent manger ce qui reste, afin d’avoir assez de force pour quitter le camp et tenter de regagner la civilisation. D’autres affirment qu’il est préférable de se rationner afin de maximiser le temps de survie, en espérant que les secours arrivent vite. Ici deux options sont en conflit: qui d’un point de vue du calcul pour la survie du groupe peuvent se valoir tout autant. Laquelle choisir ? Selon quelle procédure ? Ne peut-on imaginer un régime mixte qui satisfasse un maximum de personnes? Mais quelle attitude adopter avec la minorité qui s’y oppose ? Un campeur, André, est tombé d’une falaise dans le cadre d’une expédition visant à trouver un point d’eau. Sa jambe semble cassée. Immobilisé dans le campement, il désire souvent étancher sa soif en raison de la fièvre qui l’envahit. Mais l’eau se fait de plus en plus rare. Les campeurs sont divisés : certains estiment qu’il fait lui donner le précieux liquide en question aux dépens des biens portants, d’autres affirment que c’est du gâchis et qu’il faut privilégier ceux qui ont le plus de chances de survivre. Ce n’est pas tout. Les vivres en viennent à cruellement manquer. La nature n’offre plus grand-chose aux campeurs en raison d’une sécheresse exceptionnelle. Certains commencent à délirer. D’autres commencent à évoquer la possibilité de manger André. Quelques-uns s’y opposent.

En d’autres termes, la communauté des biens, si elle constitue un appareil critique efficace du régime de propriété capitaliste dans sa justification originaire (le principe d’appropriation), ne résout pas pour autant le problème de la justice, d’une part parce qu’elle élude très rapidement la question du tiens et du miens, ainsi que celui de la répartition, mais aussi et surtout parce qu’elle laisse de côté la question du conflit, aussi irréductible que l’est la nécessité du droit.     



[1] G.A Cohen, Pourquoi pas le socialisme ?, Herne, 2010, p.40