20131007

Blue Jasmine, un très grand Woody Allen au service du blues de Jasmine

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Blue Jasmine signe le grand retour de Woody Allen, dont on attendait depuis trop longtemps un vrai bon film. Son Blue Jasmine est mieux que cela : il est excellent. Servi par une Cate Blanchett vraiment exceptionnelle.


Très étonnamment, l’héroïne du Blue Jasmine de Woody Allen est… névrosée. Le grand Woody qui tourne en rond, alors? Surtout pas. C’est, au contraire, enfin, du grand Woody Allen. Un film subtil, tout en nuances, très intelligemment amené vers son dénouement – j’allais dire son dénuement, tant il s’agit de suivre la chute d’une grande bourgeoise devenue désargentée, admirablement jouée par Cate Blanchett, qui trouve là un rôle à la mesure de son talent. Pour tout dire, ça sent l’Oscar. Et ce serait amplement mérité.
Blue Jasmine est d’une élégance rare, loin au-dessus de la ligne de flottaison hollywoodienne. Un délicat parfum suranné, sans explosions, ni violences. Un scénario extraordinaire, d’une grande clarté quoique finalement très complexe. Il faut le talent de Woody Allen pour pouvoir jongler avec les flashbacks au temps réel, sans jamais perdre le spectateur. Quand, trop souvent, on confond simple avec simpliste, Blue Jasmine, parfaitement maîtrisé de bout en bout, parvient à se montrer limpide sans rien négliger des rebondissements, multiples et variés.

UN FILM PARFAIT, QUI DONNE ENVIE DE BOIRE DU MARTINI EN ECOUTANT BLUE MOON 

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Une merveille d’écriture, de mise en scène, de maîtrise et de jeu. D’une sobriété rayonnante, avec un Woody Allen qui procède par clins d’oeil successifs, distillant çà et là, par une phrase, un mot, un geste, une allusion ou un mouvement de caméra, de petites touches de couleurs qui viennent illuminer l’ensemble. C’est beau, doux et tendre, poétique. En un mot, réjouissant. En deux, réjouissant et revigorant.
C’est empli de petites trouvailles géniales, sans temps mort ni temps faible. Du grand art de A à Z. Jamais d’esbroufe, de clinquant superflu. Juste la perfection du jeu, sublimée par celle de la caméra, de la lumière, de la photo. Rarement vu un film aussi parfait. Capable, bien des heures après son générique de fin, de continuer à distiller son souffle. Une douce et sereine atmosphère dans la tête. L’envie, irrépressible, de boire du Stoli Martini en chantonnant Blue Moon
Jasmine (Cate Blanchett) vient de voir son destin basculer. Son mari, Hal (Alec Baldwin), était un brillant homme d’affaires. Il avait sorti Jasmine de la misère et lui faisait vivre grand train entre New York, Paris et Londres. Las, les affaires de Hal n’étaient pas forcément très propres. Fiscalement, s’entend. Et légalement, aussi. Pour dire les choses simplement, Hal était un vilain escroc. D’aucuns font le rapport avec Madoff. La grande finance mesquine, en somme. Qui a dit pléonasme? Le château de cartes patiemment érigé par Hal s’écroule, entraînant sa chute et celle de sa famille.

UNE PLACE POUR CHACUN, ET CHACUN A SA PLACE? 

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Jasmine, sans plus un sou, doit quitter New York, son appartement cossu et sa vie facile, pour s’en aller à San Francisco retrouver sa soeur, Ginger (Sally Hawkins). Les deux femmes, à des milliers de kilomètres de distance, se sont construit des destins bien différents. Ginger est restée simple, et heureuse de l’être. Divorcée, mère de deux enfants, elle est en passe de refaire sa vie avec Chili (Bobby Cannavale). Ginger, qui travaille dans un supermarché, n’a jamais quitté le milieu populaire de ses origines. Elle n’a jamais eu à s’en plaindre. A vrai dire ne s’est jamais posé la question d’une autre vie.
Une place pour chacun, et chacun à sa place. Une maxime que Jasmine, elle, n’a jamais su faire sienne. Toute sa vie durant, elle s’est échinée à se sortir de ce qu’elle considérait comme une misère indigne. Son mariage l’y a aidée. Et, après avoir goûté au luxe, pas question d’y renoncer. Jasmine s’enferme dans ses faux-semblants, refusant d’admettre que la roue du destin ait pu tourner, à nouveau.
Elle emménage à Frisco, donc, mais ce n’est pour elle qu’une simple étape. Le temps de se refaire. De rebondir. Car elle va rebondir, elle en est persuadée. Il ne peut en aller autrement. Elle le mérite. Elle est faite pour ça. La vie, ce n’est pas trimer pour un salaire de misère. La vie, c’est en jouir le plus possible, en en faisant le moins possible. Impossible de transiger là-dessus. Pas elle, en tout cas.

ACCEPTER SON DESTIN OU LE PROVOQUER? 

Incapable de se coltiner au bon vieux principe de réalité, Jasmine débarque chez sa sœur et va faire voler en éclats sa petite vie tranquille. Du pain bénit pour Woody Allen, qui n’aime rien tant que filmer les femmes, scruter les âmes et appuyer le regard de sa caméra sur les déchirements intérieurs des vieilles certitudes qui se fissurent. Une cocotte-minute qu’on s’attend, à chaque instant, à voir sauter. Et ça saute, ça oui, ça explose dans les têtes, mais jamais là où on s’y attend.

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Woody Allen jubile, et nous avec, à dresser le portrait de ces deux sœurs, que tout oppose. A commencer par leur philosophie de vie. Accepter son sort, ou refuser, de toutes ses forces, un destin jugé médiocre ? Profiter de ce que l’on a, sans trop se poser de question, ou vouloir toujours mieux, tout le temps ? Se résigner, lutter ? Chacun, dans la vie, fait comme il peut, plus que comme il veut. Un équilibre toujours fragile. Que Jasmine, avec ses grands principes, vient bouleverser. Où est le bonheur ? Qu’est-ce que le bonheur ? Et l’ambition dans tout cela ? Salvatrice, ou destructrice ? Woody Allen, l’air de rien, une fois de plus, pose toutes les bonnes questions quant au sens de la vie. Du très grand Woody Allen pour un très grand film.