20131021

Deux dans Berlin

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Le « polar nazi » est devenu un sous-genre, à part entière du polar – au même titre que les polars médiévaux. Et les éditions livre de poche surfent sur la vague. Elles ont eu la bonne idée de sortir ce « deux dans Berlin » : véritable carton artistique et populaire outre Rhin.


Le truc avec l’histoire, c’est qu’on ne peut que la lire. Grand lecteur de romans historiques, j’avais littéralement avalé la Trilogie Berlinoise de Philipp Kerr. La vie de l’ex commissaire Bernie Gunther étalée au grand jour: avant, pendant et après le IIIe Reich. Particulièrement intéressé par cette époque trouble, je ne pouvais que jubiler devant la réédition de ces trois premiers volumes. Le premier date date de 1989. Et au moins trois autres histoires narrant les aventures de Bernie sont désormais sorties en poche. Toujours un régal !

 Le « polar nazi » est devenu un sous-genre, à part entière du polar – au même titre que les polars médiévaux. Et les éditions livre de poche surfent sur la vague. Elles ont eu la bonne idée de sortir ce « deux dans Berlin » : véritable carton artistique et populaire outre Rhin.

Quatre mains pour un stylo

La particularité du livre est qu’il a été rédigé à 4 mains. Richard Birkenfeld et Göran Hachmeister sont deux historiens allemands spécialistes de l’histoire sociale et culturelle de la première moitié du XXe siècle. Cela se ressent énormément dans l’ambiance du livre : la majorité de l’action se déroule dans un Berlin  (Kreuzberg, l’hotêl Adlon… pour les connaisseurs) soumis à très rude épreuve puisque pilonné en permanence par les avions alliés par le haut et menacé très sérieusement par l’Est, avec le front rouge qui avance doucement mais surement, au prix de milliers soldats russes sacrifiés.

Rien que la quatrième de couve suffit à humidifier les babines. Les deux auteurs promettent une chasse à l’homme entre un citoyen allemand lambda (un poil nazi) Ruprecht Haas. Il a été emprisonné à Buchenwald après une sombre histoire de dénonciation en plein IIIe Reich. Le chasseur: Hans-Wilhelm Kalterer. Un SS spécialiste des renseignements en pleine crise de conscience (oui, l’année 1944 n’est pas la meilleure année pour le régime) et chargé d’enquêter sur des meurtres. Le tout dans un Berlin en ruines.

Le livre fourmille de détails sur la vie dans la capitale allemande dans les années 40 : les tickets de rationnement, le froid, les caves aménagées, les abris de fortune sous terrain construits à la sauvette. On se surprend à sursauter, à presque entendre les bombes fusantes se rapprocher au fur et à mesure que les pages se tournent.

Star Wars ne l’a pas fait

Ces deux personnages, très classiques, nous offrent un affrontement psychologique de toute beauté. (Oui, en même temps, vous vous attendiez bien à ce qu’ils finissent par se croiser) Imaginez: le premier était un nazi convaincu qui tombe pour dénonciation et qui cherche à savoir qui l’a balancé en se vengeant comme un malpropre de son entourage passé. Quant au deuxième, il sait qu’il est allé légèrement un peu trop loin sur le front Est (exécutions de civils gratuites, entre autres barbaries) et cherche ainsi à se racheter une âme auprès de sa femme en reprenant un boulot « normal » à la police criminelle. Sisi.

D’un côté l’évadé de Buchenwald qui après avoir perdu travail, famille (et presque patrie), se demande tout le long du livre pourquoi il a tant souffert, et perd progressivement son humanité en devenant mauvais. Et de l’autre, le salaud qui a profité et rien fait que des méchancenté pendant le guerre, cherche sa rédemption avant de préparer sa fuite à l’approche des alliés. Le bien devient mauvais quand le mal cherche à devenir bon. Même Star Wars ne l’a pas fait !

Même pas une blague

Avoir derrière le stylo un « l’historien auteur » offre un certain avantage: une précision chirurgicale dans les descriptions et l’ambiance de Berlin : son climat social, de son insurrection et son insécurité. Car à l’époque, les allemands ne se la coulaient pas si douce que ça à lire du Goethe. Entre révoltes des civils affamés et lassés, sévérité des sanctions des autorités, mises à mort arbitraires, on frise la guerre civile.
Les modes de vie nous sont présentés version « comme si vous y étiez » : les petites parcelles de terre individuelles en périphérie, les brasseries traditionnelles… Seul hic : ça va trop loin. Le livre est aussi sérieux qu’un bouquin d’histoire, sans les images : très formel et la place laissée à l’imagination est si réduite qu’il faut parfois s’accrocher. Sauf si on prépare une thèse.
Pas une seule blague, pas un brin d’humour pour dédramatiser la pire période que l’Allemagne aie jamais connue. Alors que justement, l’humour et l’ironie constituaient les vraies forces des opus de Kerr. Bernie (le personnage principal) était un séducteur, embarqué un peu malgré lui dans la folle machine nazie mais toujours borderline et avec un pieds prêt à sombrer dans l’insolence. Et sans jamais ou presque tomber dans la caricature. Sauf peut-être les orgies surnaturelles de Goering qui font de lui un personnage grotesque.
 
Bref, sans sortir de son contexte historique, Kerr jonglait parfaitement entre insolence et tragédie. Ce que n’arrivent jamais à faire B et H, qui restent trop ancrés dans une dure et parfois insoutenable réalité.

Un problème de nationalité ?

Peut être qu’on peut imaginer que les Allemands eux même ont encore du mal à avaler cette amère période et n’ont pas le recul nécessaire pour dédramatiser un minimum – contrairement aux étrangers. Quand on sait que Kerr est écossais et vit à Londres, ça s’explique.
Pourtant, de plus en plus d’œuvres allemandes traitent du thème ces dernières années. Au cinéma, pour en citer quelques unes : La Chute, Sophie Scholl (la rose blanche) et très récemment Hannah Arendt.
Des pastiches ridiculisant Hitler commencent même à voir le jour. Et c’est une excellente chose (Mon Führer en 2007).

 

Deux dans Berlin de Richard Birkenfeld et Göran Hachmeister (livre de poche)