20131004

Le nouvel orientalisme: les Nuits Sonores à Tanger

tanger

Y’en a marre des délocalisations ! Sauf quand il s’agit aller s’éclater sous le soleil de Tanger pour la première exportation du grand festival électro lyonnais, les Nuits Sonores. Avec toujours la même exigence, perfection de la programmation artistique, et mise en valeur de l’espace urbain. Du 3 au 6 octobre.


L’Allemagne, le Japon, la Chine, Carthage et maintenant le Maroc, les Nuits Sonores ne se refusent rien. L’association Arty Farty voit en effet toujours plus grand (toujours plus haut, toujours plus fort !!!) et s’immisce maintenant dans le monde arabe, fait suffisamment rare pour être souligné et encouragé. Mais attention, sans aucun relent de colonialisme de bas étage, mais bien en intégrant les professionnels, artistes, et acteurs de locaux. Du hip-hop, de la danse, de l’électro, du rock, du graphisme, attention, vous allez mourir d’envie d’y aller. C’est pas pour rien que Pedro Winter disait des NS lyonnaises que “c’est le Festival de Cannes des musiques électroniques…”

Délocalisation mon amour

Déplacer un festival, pourquoi pas. Les Francofolies de la Rochelle sont les premiers à avoir tenté l’expérience. Elles débutent en 1985 à La Rochelle, et s’exportent en 1989 à Montréal, au pays du caribou et des tabernacles. 1991, Jean-Louis Foulquier, papa du festival et habile directeur débarque en Bulgarie à Blagoevgrad (hum hum !) puis à Buenos Aires. Deux éditions qui n’ont finalement pas trouvé leur public et se sont arrêtées au bout de deux éditions. Mais les éditions québécoise et belge fêtent leur 20ème année.

Onze années que l’équipe de Vincent Carry fait danser les afficionados de musique électro. Avec chaque année une carte blanche à une ville étrangère aux Subsistances, cette année, c’était Bruxelles qui était mise à l’honneur. Rien d’étonnant alors qu’Arty Farty tente des incursions à l’étranger. Mais Tanger, « ville la plus évocatrice du voyage » comme l’indique Vincent Carry. Oui, on pense à William Burroughs, exilé dans la cité, rejoint par Kerouac et le gratin de la Beat Generation en 1957, où il écrira Le Festin nu. C’est aussi Mick Jagger et Brian Jones, Delacroix et Bacon, et Saint-Laurent. Et Jean Genet. Il débarque à Tanger en 1968, mais avait formulé son désir de s’y rendre dès 1949 dans « Journal du voleur » : « J’aurais voulu m’embarquer pour Tanger. Les films et les romans ont fait de cette ville, un lieu terrible, une sorte de tripot où les joueurs marchandent les plans secrets de toutes les armées du monde. De la côte espagnole, Tanger me paraissait une cité fabuleuse. Elle était le symbole même de la trahison… »

Jack Kerouac, Peter Orlovsky & William Burroughs à Tanger - Corbis

Jack Kerouac, Peter Orlovsky & William Burroughs à Tanger – Corbis

Au diable le franco-français

Ce dont on peut se réjouir avec cette édition marocaine, c’est que le monde électro français s’exporte. Pas seulement dans la sphère occidentale, ce qui est déjà fait et qui marche très fort. Non, renouer avec les pays méditerranéens, créer une passerelle culturelle, à l’initiative de la réputée Arty Farty (NS, Le Sucre…) mais en mettant en valeur le patrimoine tangérois. Pas de line-up à la française mais des multitudes d’influences, dialogues avec l’alternatif marocain, qui s’est largement développé avec le Printemps arabe, même si, bien évidemment, il existait avant…

Soutenir une édition marocaine, c’est mettre en valeur ces artistes, qui ont eu une large influence dans les révolutions, et ne demandent qu’à se développer et s’exporter. L’échange artistique, encore peut-être le meilleur moyen pour réunir deux peuples.

Soutenir aussi la création marocaine, en permettant au label Runtomorrow de prendre une vraie place dans le festival en lui accordant une carte blanche au SkyLounge, ou encore à la graphiste et illustratice Habiba Machrouch à prendre part à l’identité visuelle du festival, avec Superscript, le studio lyonnais qui a établi la charte graphique depuis 2011.

Vive les pauvres !

Ce qui est super méga trop cool aussi, c’est que tout ça est entièrement gratuit. Et ouais ! A la poubelle les mauvaises langues qui évoquaient un événement branché pour Parisiens en mal de soleil. Non non, les Tangérois seront de la partie, les Français seront de la partie, moyennant un A/R pour ces derniers tout de même…

Et puis Arty Farty apporte aussi avec eux des fonds ! Car le festival lyonnais s’autofinance à 80%, et pour être poli, on va dire qu’à Tanger, c’est pas encore ça. En effet, les collectivités locales tangéroises ne sont pas encore trop free sur les festivals électros…

Culture de l’espace urbain

S’il y a bien quelque chose que les NS valorisent – en dehors de la musique électro – c’est bien le territoire urbain. A Lyon, elles ont lieu en partie dans les anciennes usines Brossette, magnifique friche industrielle parfaitement exploitée par les graphistes et artistes convoqués cette année. Je dis bien en partie, car le festival se vit dans le moindre recoin lyonnais. Et c’est bien ce qu’on retrouve pour Tanger. Le festival sera itinérant, de la Cinémathèque au Musée de la Kasbah en passant par les librairies, salons de thé, galeries… Vous pourrez aussi découvrir la ville, sur les traces du rock et de l’underground avec des parcours organisés en marge du festival.

Un point sur la prog (3-6 octobre)

Ce que j’aime aussi avec les NS, c’est que la musique y est d’extrême bonne qualité, mais toujours accompagnée de workshops, d’expositions, d’expérimentations visuelles et graphiques. Non sérieusement, c’est à l’heure actuelle, un des festivals les plus aboutis en France. L’édition tangéroise ne déroge pas à la règle.

Pour son inauguration, l’artiste lyonnais Visitors For Reworks proposera à un participant de faire les DJs ensemble. Coolos !!!!

Et si tout ça excite vous le cibouleau et vous donne envie de devenir le roi du turntablism, (pour pécho de la meuf, ça marche très bien, arrêtez de prendre des cours de guitare et de jouer du Tryo…) bref, les workshops sont là pour ça : expérimenter, découvrir, créer, tout ça autour de la musique électro, le nouveau rock’n’roll comme le dit ma mamie.

Allez, histoire de vous torturer un peu plus, voici quelques-uns des évènements les plus excitants du festival :

– le rappeur tangérois Sayfl7a9 (ba oui vous savez tous les arabes font du rap non ?) avec le lyonnais Tiko

– l’exposition d’Aroundou à la galerie Conil, baptisée « Œuvres cinétiques »

– l’exposition « Idée fixe » de Jean Madeyski à la librairie Les insolites (aucune blague sur Astérix et Obélix ne sera tolérée et punie d’une séance de lapidation aux bananes moisies sur la voie publique, le tout guidé par Frigide Barjot)

– la sélection d’Arte pour la Cinémathèque de Tanger : pop culture, trends, arts alternatifs…

– l’exposition d’Arte sur l’artiste 2FIK, un petit génie contemporain

2FIK

– Les Lab session : des débats, parce que les gens qui aiment l’électro ne prennent pas tous de la drogue et peuvent aussi réfléchir. Des workshops, des café rencontre également. Au programme, juste pour vous faire saliver : les musiques actuelles marocaines, comment favoriser l’émergence au Maroc, les femmes dans le design et la mapping, graphisme et musique, financer son projet culturel, le festival comme développement économique au Maroc. Le tout accompagné de professionnels et d’acteurs culturels marocains.

– si vous avez des enfants (….…. aucun commentaire) vous pourrez toujours les larguer et vous amuser tranquillement ! Au café éphémère du musée de la Kasbah, vos gamins pourront si’nitier à la musique

– en plus, le musée accueille aussi le 1er marché des créateurs contemporains marocais en collaboration avec The Souk Market, vous pourrez commencer la soirée avec un groupe marocain, puis un collectif berlinois et enfin avec des Bordelais. Nan, sérieusement, Arty Farty a pensé à tout, et à tous.

Les Nuits sonores de Tanger