20131029

Les yeux braqués sur Braque au Grand Palais

braque

80 ans d’une vie dédiée à l’art, c’est long. Disons que cela laisse le temps de passer par de multiples étapes, depuis le fauvisme jusqu’au cubisme et ses différentes déclinaisons. Le Grand Palais revient sur la très riche carrière de Georges Braque, mort il y a 50 ans.


80 ans d’une vie dédiée à l’art, c’est long. Disons que cela laisse le temps de passer par de multiples étapes, depuis le fauvisme jusqu’au cubisme et ses différentes déclinaisons. Le Grand Palais revient sur la très riche carrière de Georges Braque, mort il y a 50 ans.

braque estaque

Braque, en 80 ans d’une vie, a tout fait. Et le Grand Palais, à travers près de 200 de ses œuvres, s’évertue à retracer l’ensemble du cheminement d’une carrière. Autant dire que cela ratisse large. Avec les avantages et les inconvénients d’un si grand rateau.
Les avantages, d’abord : du fauvisme de sa jeunesse à son travail sur les oiseaux au soir de sa vie, en passant par les différentes phases du cubisme qui ont jalonné son parcours, on sait tout de Braque. Avec, revers de la médaille, l’impression, parfois, de ne faire que survoler l’ensemble.
C’est un peu le cas, à mon sens, avec la première salle, réservée à la période fauve de Braque. (Rien à voir avec la musique, hein !) Quelques toiles magnifiques, dans le lot, dont son Port de l’Estaque, ou sa Petite baie de La Ciotat. Tellement belles et chatoyantes que j’avais envie d’en voir davantage. Je dis chatoyantes… Heureusement que Louis Vauxcelles fut plus inspiré, à l’époque, quand il trouva un qualificatif pour ces peintres adeptes des couleurs vives. Il les appela les fauves, et pas les chatoyants. On l’a échappé belle, et eux aussi. Et tout le monde de la peinture avec. Parce que le chatoyantisme, ça fait moche dans les bouquins.



DES PANNEAUX EXPLICATIFS PAS AU NIVEAU 

braque port estaqueQu’importe. Braque ne s’est pas attardé longtemps au milieu des fauves. Et sort de sa cage. Dès 1908, avec son copain Picasso, il s’engage dans la voie du cubisme. Une forme d’art complètement nouvelle. Pas si fréquent d’inventer un courant artistique. (Essayez, pour voir !) Rien que pour cela, Braque est un grand. Cette fois, c’est Matisse, leur maître à tous, qui trouve le nom. Il visite l’exposition, présentée par Apollinaire, et s’extasie devant ces « petits cubes ». Principe aussitôt adopté. Le cubisme est né.
On en voit, au Grand Palais, les balbutiements, un peu timides, comme avec Le viaduc à l’Estaque. Puis, surtout, les avancées, rapides et spectaculaires, qui le font de plus en plus avancer vers l’abstraction : patent quand on regarde Les usines du Rio-Tento, toujours à l’Estaque.
Ce qui nous amène à voir ce qu’est le cubisme. Surtout, et ça va être sanglant, à voir comment les commissaires de l’exposition le décrivent. Et ça va être sanglant parce que c’est une honte de se mettre si peu au niveau de ses visiteurs. Certes, je comprends la nécessité économique voulant que le meilleur des explications soit réservé aux audioguides. C’est très humain. Mais, de là à négliger à ce point les panneaux écrits, ce n’est franchement pas au niveau d’un si grand musée.

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CUBISME ANALYTIQUE ET LANGAGE HERMETIQUE

Sachez, par exemple, que les compositions de Braque « concilient biomorphisme et stylisation décorative ». Eh oui ! Ça vous embouche un coin, hein ? Plus abstrait encore, voilà ce que l’on nous dit de la toile Nature morte au violon : apprenez, manants, qu’il s’agit d’une « œuvre exemplaire du cubisme analytique dont le langage visuel hermétique est fondé sur la simultanéité. Le motif, éclaté dans une trame schématique de plans biseautés, se reconnaît à des signes fragmentaires interchangeables. La couleur posée en frottis et la petite touche pointilliste qui recouvre toute la surface homogénéisent la composition ».

Prière de bien vouloir prendre, à la lecture de ce panneau, une posture de circonstance, bien campé sur ses jambes, bras croisés, pouce et index entourant négligemment, mais fermement,  une bouche interrogative. Ne surtout pas oublier de froncer légèrement les sourcils. Et d’osciller la tête, de manière ostensible, en signe d’approbation.
On peut, aussi, pousser un profond soupir, et laisser échapper un grand « gnnnn » de désespoir. C’est selon.


NE SURTOUT PAS IMITER LE REEL 

Loin de nous l’idée de s’ériger en donneur de leçon – nous n’en avons ni les capacités, ni l’envie. Contentons-nous de recracher notre savoir, somme toute très neuf. Sous l’influence de Cézanne, notamment, Braque et Picasso entendent sortir des sentiers battus. Pas question, pour eux, de se contenter de simplement imiter le réel dans leurs toiles. A quoi bon puisque tout le monde, depuis des siècles, le fait ? D’où leur travail pour éliminer les détails, simplifier les formes. Et d’où les « petits cubes », donc.
De déstructurations en déstructurations, ils simplifient et simplifient encore, se concentrant sur les perspectives, débarrassées de toute velléité de représentation concrète. De quoi tendre vers l’abstraction, le surréalisme, si l’on continue ainsi. Braque, lui, s’en va explorer d’autres voies. Soucieux de ne pas perdre complètement ce contact avec le réel, il s’amuse, avec sa série des papiers collés, à en réintégrer des éléments dans son œuvre : un bout de toile cirée par-ci, du papier peint par-là, voire des cartes à jouer. Une manière de retrouver toute la cohérence d’ensemble : pour construire ma toile, je me sers du réel, de ce que je vois, mais je ne m’en sens pas prisonnier.

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LES OISEAUX DU LOUVRE

Salle après salle, dans une exposition organisée de manière chronologique, on suit avec plaisir l’évolution de son art. Après sa période fauve, Braque se lance à corps perdu dans le cubisme. Un cubisme sans couleur, d’abord. Et pour cause. « La couleur vient après, se justifie Braque. Il fallait bien créer un espace avant de le meubler. On s’est aperçu que la couleur agit indépendamment de la forme. Vous mettez une tâche jaune ici, une autre à l’autre bout de la toile et aussitôt un rapport s’établit entre elles. La couleur agit comme une musique si vous voulez. »

Le cubisme de Braque se colore donc joliment. Comme un contrepoint à la rugosité apparente. Une façon d’adoucir la toile, de guider l’œil de celui qui regarde, et qui peut être un peu perdu. Cette couleur, on la retrouve, après-guerre, dans sa série sur les billards. Puis enfin, au soir de sa vie, dans celle sur les oiseaux. Braque a en effet été choisi pour décorer le plafond d’une salle du musée du Louvre. Un honneur rare pour un artiste contemporain. Il s’attelle avec acharnement à cette tâche, multipliant les essais, formes et couleurs, avant de déterminer le bon modèle.

Des maisons de l’Estaque aux plafonds du Louvre, Braque a tout fait, tout connu. Il peut mourir en paix. Cela se passe un 31 août 1963. Braque a 81 ans. Il a droit à des funérailles nationales, comme tout artiste majeur qui se respecte.

Georges Braque
Grand Palais
Paris
Jusqu’au 6 janvier 2014