20131004

Peut-on encore croire au rêve Internet ?

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L’été fut sombre pour les défenseurs d’un Internet libre. Face aux révélations en chaîne sur ce qui apparaît comme le plus grand système de surveillance jamais imaginé, que nous est-il encore permis d’espérer ?


La déclaration d’indépendance du cyberespace, rédigée dans un élan d’enthousiasme par le « dissident cognitif » John Perry Barlow en 1996, avait fait naître l’espoir de l’émergence d’une nouvelle société libérée des entraves du passé. Ce texte fondateur revendiquait la souveraineté d’un territoire dont le contrat social entre ses utilisateurs assurait une horizontalité des rapports. « L’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire » a déclaré en 2009 Benjamin Bayart, militant pour la liberté du net. Le propos éclairé n’était pas dénué de fondement, il n’a jamais été si facile de publier un texte visible par un nombre aussi élevé de terriens ! Pourtant les aspirations à la souveraineté du cyberespace restent enchainées à des réalités physiques mais aussi aux réflexes culturels de son époque. Ceux-ci ne déterminent que trop souvent l’utilisation qui est faite d’une technologie, quel que soit son potentiel d’émancipation.

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Si le cyberespace n’est plus le lieux de liberté qu’il entendait être, c’est surtout parce qu’il s’agit aujourd’hui d’un espace dans une large mesure militarisé. Dans une mesure insupportable, communications et échanges sont interceptés par les services de renseignement militaires. Les États, d’abord dépassés par ce nouvel espace d’expression citoyenne ne répondant à aucune logique connue jusqu’alors, sont maintenant parfaitement implantés sur le net, assurant une surveillance de masse pour un coût défiant toute concurrence. Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation sans précédent du nombre d’informations collectées mais, et c’est là le plus inquiétant, la généralisation d’une pratique de surveillance généralisée, « par défaut ». Nos données sont stockées jusqu’au jour où une suspicion suffira pour s’y intéresser.

Concrètement, les gouvernements et agences de renseignement les plus équipés ont deux méthodes pour observer nos interactions ou notre activité virtuelle. La première consiste à observer le trafic directement sur les câbles sous marins. En se connectant par exemple à la station de Bude en Angleterre, les services secrets américains et britanniques regardent au microscope les quelques 7000 gigas d’informations qui y transitent chaque seconde. Sur ces gigantesques autoroutes du net ont été installés caméras et micros pour capter tout ce qui y passe. Mais pour un dossier parfait sur le potentiellement futur criminel que vous êtes, le mieux c’est quand même de se servir directement auprès des géants de l’Internet (Facebook, Google, Yahoo …). Si l’on savait qu’une injonction légale avait déjà permis aux services secrets d’accéder à certains profils, Snowden a apporté les preuves de l’existence d’ordinateurs suffisamment puissant pour casser leurs systèmes de chiffrement et se servir librement sur les serveurs.

En gros on enregistre nos payements en ligne, les pages que l’on a visités, les mails envoyés, reçu etc … Pour avoir des infos extrêmement précises on peut se douter que Facebook est une mine d’or. On apprendra l’heure exacte de chacune de nos connexions et déconnexions au réseau, notre position géographique à ce moment là et même le temps passé à visiter les profils de chacun de nos contacts !

INGÉNIEURS DE TOUS PAYS, UNISSEZ-VOUS !

Dans Menace sur nos liberté, publié en mars 2013, Julian Assange (Wikileaks), Jacob Appelbaum (Tor), Andy Müller-Maguhn (Chaos Computer Club) et Jérémie Zimmermann (la Quadrature du net) s’interrogent ensemble sur les moyens dont nous disposons pour restaurer l’utopie Internet. Lois physiques ou lois humaines ? S’agissant d’une technologie complexe et de services de renseignement conçus pour opérer dans l’opacité, une surveillance démocratique est difficilement concevable. Surtout quand, politiquement, l’ombre des « quatre cavaliers de l’infocalypse » (terrorisme, blanchiment d’argent, pornographie infantile, et traffic de drogue) justifie de refuser à tout le monde le droit à l’anonymat sur Internet.

Pour nos quatre experts de la sécurité du net, c’est donc de la technique que viendrait l’espoir. Wikileaks a en effet prouvé que la technologie de la confidentialité avait permis à des gens ordinaires de s’exprimer librement en révélant des secrets au grand public, tout comme les Anonymous qui, en 2011, avaient aidés les tunisiens à se soulever en leur fournissant des programmes leur permettant de cacher leurs identités sur Internet. Bruce Schneider, spécialiste en sécurité informatique et écrivain, a lancé début septembre un appel aux ingénieurs du net. Dans un article intitulé « The US Government Has Betrayed the Internet, We need to take it back » il pointe du doigt les failles inhérentes à l’architecture du réseau qu’il convient de boucher. Il en appelle au développement de nouvelles techniques assurant l’anonymat des internautes. Schneider évoque le devoir moral qu’ont les ingénieurs du net de régler ces disfonctionnements pour ne pas léguer aux prochaines générations le premier système de surveillance universel.

Plus surprenant, un vent d’espoir pourrait aussi venir des géants du net. Même si plus grand monde n’était dupe, l’affaire Snowden semble avoir mis nos chers Facebook, Skype, Yahoo et autres Google dans une position inconfortable face à leurs utilisateurs. Déjà qu’on n’était pas très content que Zuckerberg vende nos vies virtuelles aux grosses boites de pub, apprendre que la NSA avait un accès direct à nos informations, ça fait pas sérieux ! Google, Facebook et quelques autres ont déjà commencé à se soulever contre ces pratiques qui nuisent à leur crédibilité. Regroupés au sein de la Global Network Initiative, ils demandent à plusieurs gouvernements de “publier les requêtes de surveillance électronique émanant des forces de l’ordre et des services de renseignement” et ont remis un texte au conseil des droits l’homme des Nations unies. Rêver c’est déjà ça …