20131022

Prisoners, thriller passionnant

prisoners

Le Québécois Denis Villeneuve nous avait déjà éblouis avec Incendies. Il revient dans un tout autre genre avec Prisoners, son premier film américain. Encore qu’autre genre, c’est à voir : il y est aussi question de vengeance et de justice. De loi du Talion. Un thriller parfait, au suspense haletant.


La qualité première de Prisoners ? Son scénario. Ses rebondissements successifs et son rythme, haletant. De quoi sortir de ce film, pourtant long (2h30), sans avoir vu le temps passer. Et en se disant que, boudiou, on vient de voir quelque chose de grand.
Un peu oppressant, aussi. Lourd. Du thriller comme on l’aime, avec un suspense qui tient en haleine jusqu’au bout. Pas si fréquent, après tout, d’entendre, à l’autre bout de la salle, une fille pousser un petit cri de surprise quand une scène surgit à l’écran. Pardon mais ce sont toujours des filles qui réagissent ainsi, ce n’est pas de ma faute…
C’est dire, donc, si c’est parfaitement maîtrisé. Cela dit, de la part de Denis Villeneuve, fabuleux avec Incendies, précédemment, on n’était pas vraiment inquiet. On l’était davantage, à vrai dire, de le voir s’engager dans un contrat hollywoodien. Allait-il perdre son âme, le gentil Québécois? Heureusement, non.
Même si, c’est vrai, son Prisoners est quand même très américain dans sa construction. C’est-à-dire, pour dire les choses autrement, que l’on sent très vite les inspirations. Il y a du Seven, dans son film. Du Zodiac, surtout. Et pas seulement parce qu’on y retrouve Jake Gyllenhaal en vedette. Il est aussi affaire, comme dans Zodiac, d’énigmes à résoudre pour trouver le chemin de la vérité…

ALEX, AUX FAUX AIRS DE FRANCIS HEAULME 

Hugh Jackman, un père en colère...

Hugh Jackman, un père en colère…

Mais il ne faut pas bouder son plaisir pour autant. Si Prisoners emprunte des voies déjà tracées par d’autres, il ne s’inspire pas des plus mauvais et, surtout, parvient à se hisser à leur niveau.
Mais l’histoire, d’abord. Banlieue de Boston, Etats-Unis. Veille de Thanksgiving. Ciel bas et nuages tenaces, pluies fréquentes – je ne dis pas cela pour assouvir une éventuelle et subite passion pour la météo, non, plutôt pour insister sur l’ambiance du film.
Deux couples d’amis, les Dover et les Birch, se réunissent pour passer la journée ensemble. Avec eux, leurs enfants, Ralph Dover (Dylan Minnette) et Eliza Birch (Zoe Borde), les deux grands, et deux jolies et espiègles fillettes, Anna Dover et Joy Birch, 6 ans. Tout allait bien, jusque…
Anna et Joy déjouent la surveillance de leurs aînés, et sortent jouer dehors. Elles disparaissent, sans laisser de traces. Rien de suspect, dans les environs, sinon la présence, remarquée, d’un vieux camping-car tout pourri. Sitôt l’alerte donnée, ce camping-car est recherché par toutes les polices. Puis très vite retrouvé.
Le suspect n°1 est arrêté. Il s’agit d’Alex, jeune homme qu’on qualifiera pudiquement de simplet plutôt que de le décrire, assez abruptement, comme un crétin fini. Manions l’euphémisme. Une figure de cire et des traits grossiers. Le parfait visage du coupable. Détraqué sexuel qui s’en prend à d’innocentes petites filles sous le coup de la pulsion. Avec ses grosses lunettes carrées, d’un autre âge, on jurerait que Denis Villeneuve a pris exemple sur Francis Heaulme pour construire son personnage. C’est dire s’il est flippant…
Las, on ne trouve rien à reprocher à Alex, et Loki (Jake Gyllenhaal), le flic chargé de l’enquête, doit le relâcher. C’en est trop pour Keller Dover (Hugh Jackman), le père de la petite Anna, certain de la culpabilité d’Alex.

LOI DU TALION REVISITEE

C’est alors Keller contre le reste du monde. Keller, père dévasté, aveuglé par la haine, la douleur, qui se laisser emporter par son côté sombre. La loi du Talion revisitée. Et Loki, flic courageux et opiniâtre, qui doit veiller à empêcher Keller de commettre l’irréparable tout en cherchant à résoudre cette histoire d’enlèvement.
Une histoire d’hommes. Le bien contre le mal, et la frontière, forcément poreuse, entre les deux. La justice, que l’on a envie de se faire soi-même. L’attente, terrible, qui détruit les coeurs les plus purs, anéantit les plus faibles. Et cette pluie, qui n’en finit pas de tomber. Noirceur toujours, noirceur partout. Dans les coeurs et dans le ciel.
Classiques, comme thèmes ? Assurément, oui. Et c’est là, donc, qu’intervient Denis Villeneuve. Dès la première scène, pourtant anodine – une scène de chasse entre un père et son fils – on voit que le garçon sait faire du cinéma. D’autres plans, régulièrement, viennent nous le rappeler. Ce flou d’une caméra qui cherche à pénétrer dans un salon où le drame se noue, depuis la vitre rendue opaque par la pluie. Cette même caméra qui, doucement, bouge sur son axe, de manière latérale, quand la famille, qui vient de s’apercevoir de la disparition des fillettes, fouille la maison de la cave au grenier, dans l’espoir fou, et vain, de les retrouver. Ces gros plans sur des visages anxieux, ravagés par la peur, l’angoisse.

LES CARACTERES BIEN CREUSES DES PERSONNAGES 

Jake Gyllenhaal

Jake Gyllenhaal

Parfait dans sa mise en scène et son exécution, le film l’est aussi par le jeu de ses acteurs. Jake Gyllenhaal et ses tics nerveux, qui le font sans cesse cligner de l’oeil… Ce qui n’est pas sans rappeler Joaquin Phoenix dans The Master. Anodin ? Surtout pas. Cela donne plus de force à son personnage, plus de charisme, de présence. On ne repère bientôt plus que cela, et s’étonne. On s’intrigue de ces tics. De quoi sinon assombrir le personnage, du moins lui donner une aura supplémentaire. De l’énigmatique. Bref: du grand art. Ce sont ce genre de détails qui créent la différence.
Car Prisoners s’attelle aussi, et là encore parfaitement, à creuser, fouiller le caractère des héros. Gyllenhaal, flic ténébreux, taiseux, mais consciencieux. Un incroyable Hugh Jackman, aussi. Keller Dover, le père qui sombre, que l’on plaint de tout notre coeur avant, petit à petit, de frissonner à chacune de ses apparitions, tant la tentation du mal le titille chaque seconde un peu plus. La colère. L’alcool. L’errance. La spirale infernale qui conduit, peut mener au pire.
Les personnages secondaires, par définition moins importants, participent cependant eux aussi à cette ambiance sombre qui s’installe, glauque. La mère Dover qui sombre elle aussi, incapable de quitter son lit, et ne carbure plus qu’aux médicaments. Le couple Birch, plus uni dans l’adversité, mais pas moins tourmenté. Tout juste si l’on regrette, finalement, la position très en retrait des deux autres enfants, les aînés, de plus en plus fantomatiques à mesure que le film avance. Une manière, cela dit, de renforcer l’impression, terrible, effrayante, de voir deux familles se déliter complètement.

TOUT EST PARFAIT, SAUF L’AUDACE PEUT-ETRE 

Prisoners est un film noir, de bout en bout, sans temps mort, ni respiration. Deux heures trente d’apnée. On s’enfonce, au contraire, à chaque fois un peu plus dans une atmosphère angoissante, propre à vous serrer la gorge. Parce qu’on ne sait pas. Ne devine pas. Vivantes ou mortes, les deux fillettes? Innocents ou coupables, tous ces gens-là ? Et comment savoir puisque l’on découvre, effaré, que le pire est en chacun de nous, attendant juste son heure pour resurgir.
Un grand film, donc. Qui, c’est sans doute son seul écueil, avance dans un sillon déjà creusé. Explorant des voies nouvelles, il en aurait été génial, propre à s’inscrire dans la durée. S’inscrivant, certes avec talent, dans le sillage de grands classiques, il pâtira quand même, pour passer à la postérité, de cette absence d’originalité qui fait les vrais très grands films. Mais, avant de penser à demain, profitons de l’instant présent, et de ces 2h30 assez sublimes.