20131115

Sommes-nous redevenus païens ?

IMG_7575

Depuis l’avènement de la modernité, le christianisme semble avoir perdu la fonction structurante de la société qui était la sienne, la religion se réduisant désormais à une affaire privée. Plus : il paraît reculer sur le terrain culturel, comme en témoigne le succès des philosophies new age, des mouvements identitaires prônant le retour à la terre, des fêtes comme Halloween ou de la littérature comme Harry Potter. Ce faisceau d’indicateurs semble nous permettre de poser légitimement la question : Sommes-nous redevenus Païens ?


Depuis l’avènement de la modernité, le christianisme semble avoir perdu la fonction structurante de la société qui était la sienne, la religion se réduisant désormais à une affaire privée. Plus : il paraît reculer sur le terrain culturel, comme en témoigne le succès des philosophies new age, des mouvements identitaires prônant le retour à la terre, des fêtes comme Halloween ou de la littérature comme Harry Potter. Ce faisceau d’indicateurs semble nous permettre de poser légitimement la question : sommes-nous redevenus Païens ?
Il est sans doute nécessaire pour répondre à cette question et éviter tout contre-sens, de savoir avant tout comment nous sommes devenus chrétiens. Autrement dit, il importe de comprendre comment et pourquoi le christianisme a vaincu le paganisme voici presque deux-mille ans.

LE PAGANISME, MIROIR DU RÉEL

Le monde païen est un ordre naturel hiérarchisé où les talents naturels ont une valeur morale qui va déterminer la place dans l’ordre hiérarchique. Autrement dit, la hiérarchie sociale va être le reflet de l’inégalité naturelle. Le christianisme bouscule cette vision du monde en affirmant que ce qui importe n’est pas tant les talents que ce qu’on en fait. Les hommes sont donc à l’origine égaux en valeur, et c’est leur liberté quant à l’usage de leur talent (en bien ou en mal) qui va déterminer leur place dans la hiérarchie sociale. A partir de cela va s’élaborer l’essentiel de la morale moderne sécularisée, notamment par le développement de la notion de méritocratie.
C’est à cette égalité morale que G.K Chesterton fait référence non sans ironie lorsqu’il écrit : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. (…) Tous les hommes peuvent devenir des criminels, si on les tente : tous les hommes peuvent devenir des héros, s’ils sont inspirés.[1] »

Comme le remarque Chesterton dans ce même ouvrage, Hérétiques, tout dans l’Antiquité semble clair et manifeste : le parcours d’Ulysse est jalonné par un impératif qui consiste pour lui à regagner sa patrie. Il n’existe pas d’amour de l’aventure pour l’aventure, ni d’amour de Pénélope pour Pénélope. Un homme bon est un homme bon, un homme mauvais est un homme mauvais. Contre cette vision du monde, le Christianisme introduit un « agnosticisme respectueux de la complexité de l’âme[2] » et par là-même permet de concevoir le roman qui est inexistant dans l’antiquité.

Pour les païens, le cosmos est ordre organisé, beau et harmonieux. C’est le monde qui est divin et transcendant en tant que tel et non un quelconque créateur. Avec le christianisme, non seulement il existe un Dieu créateur transcendant, mais en plus il va s’incarner : le logos va se faire chair en Jésus Christ.
Le cosmos qui s’incarne en une personne, voici quelque chose qui va paraître complètement absurde aux païens. Par conséquent, le problème ne va plus tant être celui de la connaissance, puisqu’il est toujours possible d’essayer d’appréhender le cosmos par la connaissance, mais bien celui de la foi dans la mesure où il s’agit d’avoir confiance en une personne. Autre scandale : non seulement Dieu se fait chair, mais en plus il se fait crucifier. Or, l’idée qu’un Dieu puisse être assez faible pour se faire martyriser par les hommes est inconcevable pour les juifs tout autant que pour les païens. Ici la faiblesse se conjugue à l’humilité : Dieu n’est pas une force qui envahit mais une force qui se retire du monde pour laisser place à l’homme. Comme l’écrit l’apôtre Paul : « Alors que les juifs demandent des miracles et que les grecs cherchent la sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs qui sont appelés puissance de Dieu et sagesse de Dieu, car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. »  Autrement dit la mort de Jésus répond à une autre révolution, dont la faiblesse va faire la force. Son sacrifice induit à la fois une distanciation par rapport à la loi et un accomplissement de celle-ci. Sa mort signifie le sacrifice du Dieu qui réclame du sacrifice — beaucoup ont par ailleurs vu dans cette mort de Dieu le noyau athée du christianisme—. En cela le christianisme se détache à la fois de la Loi du judaïsme (l’homme accomplit un sacrifice pour répondre à la loi de dieu) et de la loi du paganisme (ici de la loi romaine : l’individu doit si besoin est se sacrifier au profit de la loi à laquelle doit se soumettre tout citoyen). « La mort de Jésus est le don qui répond au pardon et non l’expiation qui exécute la sentence. Elle relève du don et non de l’obligation légale.[3] » Cela nous amène à la révolution politique opérée par le christianisme.

JÉSUS-CHRIST, UN TERRORISTE RÉVOLUTIONNAIRE COMME LES AUTRES

Le cosmos, dans l’Antiquité, n’est pas seulement le monde mais la totalité rationnelle. Or pour le christianisme, l’individu n’est pas seulement une fonction du cosmos mais se rapporte à un Dieu transcendant. Autrement dit l’individu ne se définit plus par la citoyenneté mais par son rapport à la transcendance divine. C’est bien ce qui inquiète les Romains, voyant d’un mauvais œil ces chrétiens qui ne se définissent pas en dernier ressort par la citoyenneté de l’Empire.
Dans le christianisme, le Bien est au-delà de l’ordre politique. Il vient disloquer et ouvrir la notion de totalité alors que le Bien (notamment théorisé dans l’œuvre de Platon) va précisément la fermer. Nous retrouvons cette dimension dans la célèbre phrase de Paul : « Tout pouvoir vient de Dieu ». Ce qui est affirmé ici, c’est qu’il existe un véritable pouvoir transcendant qui tient son autorité de Dieu, et un pouvoir temporel qui est excédé par le pouvoir de Dieu — d’où le fait que le Roi doit rendre compte à Dieu, et que plus tard les dirigeants politiques devront répondre de leurs actes devant des tribunaux internationaux—. D’une certaine manière, le politique doit être tenu à distance pour être jugé par Dieu.

Autre révolution chrétienne : dans le monde païen, lorsque l’individu meurt, il devient un fragment du cosmos. La bonne nouvelle du christianisme, c’est que les personnes vont non seulement voir leur âme ressusciter mais aussi leur corps, et ainsi pouvoir rejoindre leurs proches après la mort. Là encore la chair, le corps constitue le pivot du christianisme[4] : Dieu se fait chair en Christ, du ciel vers la terre, et l’homme ressuscite avec son corps, de la terre vers le ciel. La boucle est bouclée. Avec l’espérance, la conception linéaire du temps, dont les idéologies du progrès deviennent des versions sécularisées, vient remplacer la vision cyclique du temps.

DU PAGANISME RÉCALCITRANT

Dans les faits cependant, la discontinuité entre paganisme et christianisme n’est pas radicale. Longtemps ces deux visions du monde vont cohabiter et les uns vont emprunter aux autres. Ce que le païen accepte dans le christianisme ce sont les saints, les rituels, les processions, les fêtes, dans la mesure où ce sont des manifestations humaines (peu importe qu’elles soient bonnes ou mauvaises). Heidegger, à qui on demandait pourquoi il portait sa main dans l’eau bénite et faisait une génuflexion lorsqu’il entrait dans une église bien qu’ayant rejeté les dogmes du christianisme, répondait : « Il faut penser historiquement. Et dans un lieu où on a tant prié, le divin est proche d’une façon toute particulière[5]. »
Cependant cette conception « païenne » de concevoir le monde est loin de faire l’unanimité dans les courants néo-païens en vogue. Ceux-ci ne sont souvent que des constructions folkloriques directement issus de la modernité. Par exemple, les groupes druidiques contemporains ne risquent pas de pouvoir transmettre l’enseignement des druides de l’antiquité dans la mesure où il ne nous en reste aucune trace. Ce pseudo-enseignement que l’on retrouve dans ces groupes a été monté de toutes pièces au XVIIIème siècle par un érudit gallois, Edward Williams.

Notre époque est encore toute empreinte du christianisme : nous en retrouvons les traces dans les droits de l’homme (le politique doit rendre compte de son respect des droits de l’homme comme le Roi devait rendre compte à Dieu), la charité est sécularisée dans les théories du « care » (« prendre soin »), l’espérance se trouve quant à elle transposée en grande partie dans la technique (dans une perspective qui peut être apocalyptique ou salvatrice mais sur un mode toujours linéaire, avec un horizon).

D’UN CHRISTIANISME HYBRIDE

Mais alors qu’y a-t-il de nouveau sous le soleil ? Tout n’est-il que christianisme sécularisé ? Oui et non, souvent le christianisme va être articulé avec d’autres éléments ou traditions. Par exemple, le christianisme est une religion du déracinement, notamment de par son caractère universel, qui diffère du paganisme (qui veut dire au sens étymologique « paysan »). Or aujourd’hui nous retrouvons cette alliance étrange que Maffesoli nomme « tribus nomades » ou « tribus postmoderne », qui sont caractérisées à la fois par une dimension cosmopolite (où les frontières politiques, anthropologiques, sociales sont abolies) et à la fois par leur revendications identitaires. Autre exemple : l’affaissement de la verticalité et de la hiérarchie sur le mode d’une symbolique patriarcale (où l’on passe du gouvernement à la gouvernance, de la loi à un droit « mou », la soft law) peut renvoyer à un certain paganisme que le juriste suisse Bachofen (1815-1887) avait rassemblé sous le vocable de « droit maternel ». Ce juriste est à l’origine de la doctrine selon laquelle les sociétés humaines auraient connu un premier stade historique de développement où le pouvoir, non seulement domestique mais politique, était détenu par les femmes. C’est à partir de cet argument qu’il écrivit sa thèse monumentale : le « droit maternel ». « Le principe initial de toute civilisation, de toute vertu, de toute noblesse d’âme, écrivait-il, c’est la maternité. » En se concentrant davantage sur les mythes que sur l’histoire à proprement dite, Bachofen entendait ainsi reconstituer les vertus d’un âge gynécocratique plus tard supplanté par le modèle patriarcal. Outre le fait que les thèses de Bachofen aient été reprises par des féministes du début du siècle, nous retrouvons aujourd’hui un certain intérêt pour ses analyses quant au développement contemporain des notions telles que la « gouvernance », le « care », qui sont autant de concepts « féminins » qui détrôneraient les concepts « masculins » de gouvernement, de justice, etc. Ce n’est pas pour autant que des valeurs « païennes » auraient supplanté les valeurs « chrétiennes » : ici encore un certain héritage du christianisme a pu être sélectionné pour donner lieu à de telles manifestations dans la mesure où le christianisme charrie aussi des principes féminins (amour, charité, détachement par rapport à la loi, « faiblesse» de Dieu,…). Enfin, si le capitalisme débridé prospère, on ne sait trop si c’est sous les auspices de l’hybris (démesure) du Dieu de la Bible ou de Dionysos.

Chesterton affirmait que « le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. » Doit-on dès lors parler de perversions ? De vers dans le fruit ? D’hybridations avec ce qui a survécu du paganisme ? Autant de questions qui n’appellent pas de réponses univoques et demandent la reconstitution de généalogies aussi profondes qu’éclairantes une fois extraites des sinueux souterrains qu’elles empruntent.




[1] G.K Chesterton, Hérétiques, Climats, 2010, p.150.

[2] G.K Chesterton, Hérétiques, Climats, 2010, p.145.

[3] Elian Cuvillier et Jean-Daniel Causse, Traversée du Christianisme, Bayard, 2013, p.186.

[4] L’idée d’un christianisme méprisant le corps vient de l’idée de Saint Augustin selon laquelle la transmission du péché originel est rendue possible par l’union charnel qui va engendrer une nouvelle génération marquée par la faute.

[5] Cité par Rudiger Safranski in Heidegger et son temps, Le livre de poche, 2000, p.606.