20131211

CHI-FOU-MI Pierre feuille ciseaux

chifoumi-01

Jeux de mains jeux pas vilains de 7 à 77 ans.
Par Water Else, diplômée.


par Water Else, diplômée.

Main dans le dos, concentré, regard aiguisé, yeux dans les yeux, la tension est au sommet… En un spasme le mot   CHI FOU MI est lancé. Sans quitter le regard du ou des partenaires, les joueurs brandissent alors une main à plat, poing fermé ou avec deux doigts tendus. Ces gestes expriment trois symboles « la pierre », « la feuille », « le ciseau, » pouvant s’éliminer réciproquement. Le ciseau coupe la feuille qui entoure la pierre qui écrase le ciseau… Ce jeu que vous connaissez tous n’est pas anodin, il s’agit d’un  jeu traditionnel. Il  présente un modèle d’interaction de type compétitif que l’on retrouve dans le monde animal et dans certaines situations sociales.

©Cram

©Cram

LE CHIFOUMI INSCRIT AU PATRIMOINE MONDIAL

Ces jeux font partie de notre patrimoine culturel. Et oui, des jeux traditionnels font aussi partie de notre patrimoine culturel. Plus fort que ça, ils sont inscrits dans la charte de l’UNESCO . Si la plupart des jeux et sports traditionnels ont déjà disparu c’est parce que la mondialisation des pratiques sportives menace leur existence.  On sait que les jeux et les sports permettent de développer ses capacités physiques, sa coordination, sa forme, sa santé et son mental. Il est encore temps de vous y mettre ! Mais les valeurs que véhiculent les jeux et sports traditionnels contribuent également, par l’éducation, la culture et la communication, au développement global de l’être humain. Sans compter qu’ils permettent de réduire au minimum les coûts médicaux et sociaux ainsi que de prévenir la délinquance juvénile et la violence. De plus, les jeux et sports traditionnels peuvent être extrêmement profitables en termes de compréhension interculturelle (Gasparini) et de tolérance mutuelle tant au sein des communautés de nations qu’entre elles, contribuant ainsi à l’édification d’une culture de la paix… 
Pour l’UNESCO, il s’agit d’encourager l’accès à des loisirs sains, à l’éducation physique et au sport pour tous en protégeant et encourageant les jeux et sports traditionnels dans le monde entier.  De fait, les jeux traditionnels permettent de conserver la riche diversité du patrimoine mondial de la culture sportive au profit du développement de l’humanité. Allez oust, ne nous cantonnons pas à consommer local, à faire vivre les AMAP… il faut aussi pratiquer le chifoumi avec ses voisins, le poule renard vipère dans le métro, le bérêt dans les grands magasins, l’épervier au bureau, le drapeau pendant les manifs … et le chat sur les toits… en un mot encourageons la ludo-diversité.

LES JEUX SONT UTILES (ET LE CHIFOUMI AVEC)

Bon d’accord mais à quoi servent-ils ces jeux ? A rien comme tous les jeux, sinon à s’agiter sainement, à se distraire, à nouer ou dénouer des relations ou des situations épineuses… à apprendre la vie, le hasard, et pourquoi pas l’intérêt de la biodiversité. Il s’agit de jeux très sérieux tout autant pour ceux qui les pratiquent que pour ceux qui les analysent. En 2009 et 2010 le Word RCS Society (rock paper scissor qu’ils disent les ricains) a organisé un championnat du monde, le gain était de 10000 dollars. Il existe même des livres de stratégies… Le Chifoumi sert aussi dans des affaires sérieuses. Ainsi en 2005, monsieur Takashi Hashiyama, président de la société japonaise Maspro Denkoh Corporation, ne sachant pas à qui de Sotheby’s ou Christie’s  vendre sa collection, (laquelle comptait notamment un Picasso, un Cézanne et un Van Gogh) décida de trancher dignement, en organisant un duel sans appel au pierre-feuille-ciseaux… Un coup à plusieurs millions de dollars… C’est en un seul coup que cela se joua, sa fille 11 ans le coacha, « tout le monde sait qu’il faut commencer par les ciseaux… » Bien sûr !

Tee shirt Marc Stromberg pour T-Post

LES JEUX SONT SCIENTIFIQUES (ET LE CHIFOUMI AUSSI) Questions chercheurs scientifiques, Pierre Parlebas (sociologue et mathématicien) a analysé le jeu « Pierre-Feuille-Ciseaux » dans une revue de mathématique, et voici ce qu’il en dit : « c’est un duel classique, parfaitement logique, de type symétrique, les éléments se dominent circulairement de joueur à joueur de façon équilibrée. Si l’on ajoute un quatrième  élément figuré par le Puits, le tournoi est encore affecté (d’une forme) de circuit  qui modifie les probabilités de gain de chaque symbole, mais qui garde intacte la structure ». L’analyse mathématique de ce jeu le conduit à modéliser les interactions entre les joueurs et à en exprimer la richesse motrice et stratégique. Mais il ne s’arrête pas là : il compare d’autres jeux triangulaires tels que le très célèbre « poules renards vipères ». Pour ceux qui n’ont plus de souvenirs de leurs cours d’EPS, voici un petit rappel : Trois camps s’affrontent. Les poules doivent éliminer les vipères qui doivent éliminer les renards qui doivent éliminer les poules. Toutes les victimes kidnappées (à qui on a enlevé la queue… j’entends par là un bout de tissus accroché au pantalon) peuvent être délivrés. Un coéquipier vient le sauver sans pourparlers ni négociation et dessous de table. Au cours de ce jeu, ce n’est pas la dyade qui prévaut, mais la triade. Et oui c’est un jeu bien riche en relation, un peu comme la géopolitique. C’est le principe des jeux paradoxaux car quand le renard capture la poule, il se prive de fait de sa protectrice, seule susceptible de supprimer son adversaire direct, la vipère.  On peut ainsi dire que dans ce jeu, l’intransitivité suscite un paradoxe caractérisé par une ambivalence créatrice d’ambigüité entre les interactions d’opposition et de coopération. Dans ce triangle paradoxal se crée une « rivalité circulaire »: chaque joueur protège son prédateur. On est en présence d’une relation indirecte faisant intervenir une étrange réalité telle que la victime protège son bourreau ! Les actions de jeu sont interdépendantes : d’une part, en délivrant les prisonniers, un partenaire modifie le rapport des forces et d’autre part, de façon plus subtile, en capturant la Poule, le Renard sauve la Vipère, cette Vipère qui est pourtant son épée de Damoclès ! De façon paradoxale, cette relation de solidarité est constitutive de la relation de rivalité. Ce qui n’est pas le cas à « Pierre-Feuille-Ciseaux », au cours duquel les interactions ne se jouent qu’entre deux éléments. Tous les coups du jeu sont indépendants en probabilité. A chaque fois, chaque joueur a une chance sur trois de gagner (et un risque sur trois de perdre).

RIEN N’EST PLUS SÉRIEUX QUE D’ÉTUDIER LES JEUX

Ce qu’il faut retenir, c’est que rien n’est plus sérieux que d’étudier des jeux… Rappelons que ceux-ci sont bon pour la santé, pour la cohésion sociale, pour le patrimoine de l’humanité, pour développer des compétences motrices, et pour apprendre la biodiversité… What else ? pour le plaisir bien sur … tout simplement.