20140130

Quatre idées reçues sur les protestations en Ukraine

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Les récents événements en Ukraine ont fait l’objet d’interprétations abusives et erronées à l’étranger. Les événements qui s’y déroulent actuellement davantage reliés à des problématiques nationales, se développent dans des langues que les « occidentaux » ne comprennent souvent pas et sont le produit d’un contexte avec lesquels ils n’ont pas forcément d’affinités.
Par Zak Hari, philosophe agréé


Article de Sofia Grachowa et Stephen A. Walsh (voir plus bas), traduit de l’anglais par Thomas Misiaszek (to read it in english, scroll down)

Les récents événements en Ukraine ont fait l’objet de nombreuses interprétations abusives et erronées à l’étranger. Ce n’est pas surprenant. L’Ukraine est, comme tous les pays, complexe. Les événements qui s’y déroulent actuellement sont davantage reliés à des problématiques nationales qu’internationales, se développent dans des langues que les correspondants « occidentaux » ne comprennent souvent pas et sont le produit d’un contexte et d’une histoire avec lesquels ils n’ont pas forcément d’affinités.

Idée reçue #1: l’Ukraine est divisée entre l’Est et l’Ouest.

Quels sont les éléments porteurs de confusion dans cette idée? En premier lieu, la façon dont les médias dépeignent cette « division » supposée et qui consiste à affirmer que l’Ukraine serait, d’une certaine façon, particulièrement divisée, et même déchirée. L’Ukraine est un grand pays qui, comme tous les autres grands pays, a ses spécificités régionales. Tout comme les États-Unis, avec New York et le Texas, ou l’Italie du Sud et l’Italie du Nord. Cela ne signifie pas que ces pays soient condamnés à être éternellement divisés. Lorsque l’on parle des soutiens au régime actuel en Ukraine, il convient de prendre en compte, en plus des divisions géographiques, les divisions sociales et générationnelles.

Le débat autour des « divisions » en Ukraine tourne généralement autour des questions linguistiques. Il est vrai que l’ukrainien et le russe sont deux langues courantes dans le pays. Il est également vrai que la proportion de la population qui considère l’ukrainien comme sa langue maternelle décroît au fur et à mesure que le pays s’étend vers l’Est. Cependant, un élément fondamental à la compréhension de cette problématique linguistique est que l’immense majorité de la population est, de façon active ou passive, bilingue. En outre, les personnes ayant grandi dans les années 1990 -et donc dans l’Ukraine indépendante- parlent couramment les deux langues. Même dans l’Est de l’Ukraine, l’enseignement de l’ukrainien à l’école est obligatoire depuis la chute de l’Union Soviétique.

Y a-t-il des gens qui refusent de parler ukrainien? Bien sûr. Mais il y a au moins autant, si ce n’est plus, de fervents nationalistes ukrainiens qui ne parlent pas spécialement bien ukrainien non plus. Dans un pays aussi bilingue que l’Ukraine, le choix de la langue est hautement contingent, et la plupart des gens passent de l’une à l’autre de nombreuses fois par jour. Or, les sondages sur l’utilisation du russe et de l’ukrainien obligent les sondés à ne sélectionner qu’une seule langue maternelle. En Ukraine, ce choix est moins basé sur la connaissance linguistique que sur des décisions d’ordre situationnel ou politique.

Dans cette optique, l’idée selon laquelle la « population russophone » soutiendrait automatiquement le régime actuel et/ou l’union avec la Russie est hautement erronée.

Les récentes analyses des médias étrangers sur les « divisions » ukrainiennes tentent également régulièrement de dresser le portrait d’un pays aux divisions politiques profondes et structurelles. S’il est nécessaire d’examiner les deux camps qui s’opposent actuellement, il convient également de ne pas établir de parallèle entre eux. Les opposants au régime sont fortement mobilisés, alors que leurs « défenseurs » sont beaucoup moins zélés –les manifestations pro-gouvernementales dans la capitale étant essentiellement composées de personnes payées et emmenées en bus depuis d’autres zones du pays. Les ralliements en soutien au gouvernement venus de l’Est du pays, soit disant loyal au régime, sont dans la plupart des cas formés par des employés du gouvernement forcés à participer. Est-ce que tout le monde en Ukraine soutient les manifestations? Bien sûr que non. Cependant, il est nécessaire de considérer le degré d’investissement dans chacune des causes défendues. Beaucoup d’Ukrainiens s’opposent à la récente tournure violente prise par les manifestations, mais cela ne doit pas être confondu avec un soutien de cette frange de la population au gouvernement.

Y a-t-il des différences dans la composition de chacun des camps? Certainement. Les manifestations anti-gouvernementales sont généralement composées de jeunes et de personnes diplômées de l’enseignement supérieur. L’engagement politique a, dans tous les pays, une base sociologique.

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Idée reçue #2: L’objet des manifestations est l’intégration dans l’Union Européenne

 

Les premières manifestations ont en effet débuté après une soudaine volte-face du gouvernement et un refus de signer un accord d’association avec l’Union Européenne (après avoir promis cette signature pendant des mois). Les médias (et opinions publiques) « occidentaux » aiment penser que les événements tournent autour d’eux. En réalité, les Ukrainiens descendent dans les rues pour des raisons purement ukrainiennes. Les véritables motifs pour lesquels les Ukrainiens risquent leurs vies dans les rues de Kiev résident dans le gouvernement cleptocratique qui les dirige, dans la corruption endémique du régime, dans l’abaissement général du niveau de vie, ou dans l’absence de mobilité sociale et économique. Bien que les mouvements de protestation aient adopté les symboles européens, ils n’attendent pas l’arrivée d’un cheval blanc bruxellois qui viendrait pour les sauver. Non, ils se sont plutôt approprié ces symboles pour revendiquer des objectifs qui leur sont propres: la transparence des institutions nationales et la responsabilité du gouvernement face à la population. Le problème n’est pas que les protestataires ne comprennent pas les enjeux de l’accord d’association avec l’Union Européenne, mais plutôt que l’Union Européenne n’est pas l’objet des manifestations. C’est l’Ukraine qui est cet objet – et en Ukraine, le bleu et le jaune ont leur propre signification.

Idée reçue #3: Les mouvements de protestation ukrainiens sont dominés par l’extrême droite.

C’est vrai, les groupuscules d’extrême-droite représentent une faible, mais relativement bien organisée, proportion des manifestants. Pendant les deux mois de manifestations pacifiques contre le régime, et alors que le gouvernement tentait par deux fois de les réprimer violemment, les activistes d’extrême-droite ont attiré un certain nombre de casseurs et d’impatients. De plus, les personnes impliquées dans les violences ne sont pas unies par une idéologie, mais par leur frustration envers le régime. De ce fait, ces personnes ont pris une part active dans le combat physique contre les forces pro-gouvernementales –composées de forces de police et de hooligans « mercenaires ».

Ils constituent cependant une petite minorité de manifestants. La violence n’est pas l’unique forme de protestation, même depuis le début des combats entre forces de l’ordre et manifestants. Ces derniers approvisionnent en nourriture et en vêtements les milliers de personnes qui sont dans la rue, leur offrent un abri et, depuis novembre, un conseil juridique. Sur la place Maidan, on organise des prières publiques, lectures de texte et récitals de piano. En dehors de cette place, d’autres manifestations sont organisées devant les tribunaux où les manifestants sont jugés, certaines rues sont bloquées pour empêcher les unités anti-émeutes de se rendre sur les lieux de protestation, et des convois de voitures se rendent devant les logements des dirigeants pour y faire résonner leurs klaxons et les conspuer. Récemment, des groupes se sont également formés pour empêcher certains agents de la sécurité de l’État de kidnapper les manifestants hospitalisés. Parce que oui, il s’agit de quelque chose qui est effectivement arrivé.

 

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Idée reçue #4: Les manifestations devraient cesser immédiatement et laisser le pas à des négociations entre le gouvernement et les leaders des partis de l’opposition

Tout au long des deux derniers mois, les dirigeants ont constamment refusé l’ouverture de négociations avec les manifestants et ont largement démontré leur volonté de réprimer par la force leur mouvement. Le 16 janvier, les députés pro-gouvernementaux ont adopté une série de lois qui abolit de fait la constitution ukrainienne, instaurant une dictature en son lieu et place. Si seulement ce terme était une exagération! Comment qualifier autrement ces lois qui suppriment la liberté d’expression dans les réunions publiques, permettent l’arrestation de tout opposant au régime, autorisent la destitution arbitraire des députés, privent les citoyens du droit à un jugement équitable, sans mentionner l’interdiction de porter un casque ou un masque –soit-il médical ou de déguisement- en public?

On peut dans ce contexte légitimement se demander: quand ces lois ont-elles été débattues au parlement? La réponse est qu’il n’y a pas eu de débat. On peut également s’interroger sur le nombre de députés ayant voté pour ou contre ces mesures. Réponse: personne ne le sait avec exactitude. Les lois ont été « adoptées » après un vote à main levée et sans décompte des voix. Malgré une nuée de critiques, le président a rapidement signé en secret le projet de loi. Le gouvernement n’a rien montré d’autre qu’une ferme détermination à en finir avec les manifestations sans consentir à aucune concession. L’idée selon laquelle la violence du régime n’est que la conséquence des attaques de l’opposition est définitivement démentie par ces lois.

L’auteur de ces lignes a un jeune frère travaillant comme aide-médical dans les rues de Kiev. Chaque jour, nous mourrons d’inquiétude et la violence est la dernière chose que nous voulons. Néanmoins, nous ne pouvons éviter de remettre au goût du jour ces mots prononcés par Nelson Mandela en 1953:

Nous avons dû analyser les dangers qui se dressaient devant nous, élaborer des stratégies pour les écarter et penser à de nouveaux moyens de lutte politique. Un mouvement politique se doit de rester au contact de la réalité et de ses conditions particulières. Les longs discours, les effets de manche, les coups de poing sur la table et les fermes résolutions verbales détachées de la réalité objective ne servent en rien  l’action des masses et peuvent mettre en grand danger notre organisation et notre lutte. Les masses ont dû se préparer à de nouvelles formes de combat politique. Il fallait que nous récupérions notre détermination et que nous rassemblions nos forces en vue d’une offensive nouvelle et plus puissante contre l’ennemi. Poursuivre aveuglément notre lutte comme si rien n’était arrivé aurait été stupide et suicidaire.   

Les événements qui se déroulent en Ukraine sont, bien sûr, différents de ce qu’a été l’Apartheid en Afrique du Sud. Le gouvernement ukrainien ne discrimine pas sur la base de considérations raciales. Il discrimine plutôt toute personne qui ose s’opposer à lui.

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Et pour la version originale:
FOUR OF THE LARGEST MISCONCEPTIONS ABOUT THE PROTESTS IN UKRAINE
by Sofiya Grachova & Stephen A. Walsh
 

Recent events in Ukraine have led to a great many misconceptions abroad. That’s not surprising. Ukraine is complicated (like every country). Current events in Ukraine have more to do with internal politics than external ones, and it is taking place in languages that “western” correspondents frequently don’t understand, in addition to histories and contexts they might not be familiar with.

Misconception #1: Ukraine is divided between east and west.

What’s misleading about this idea? Firstly, the way the media depicts this supposed “divide” is that Ukraine is somehow, especially divided, particularly riven. Ukraine is a large country, and like any country, especially of such size, of course there are regional variations. Consider New York and Texas in the United States, or Northern and Southern Italy. This does not mean that any of those countries, Ukraine included, is somehow doomed to be torn apart. When speaking about support for the current regime in Ukraine, not only geographical but also social and generational divides should be considered.

Talk of “divisions” in Ukraine often focuses on the issue of language. It’s true that both Ukrainian and Russian are widely spoken in the country. It is also true that the percentage of people who declare Ukrainian as their primary language generally decreases from West to East. The fact of the matter is, however, that the overwhelming majority of Ukrainian citizens are bilingual, actively or passively. Furthermore, people educated in independent Ukraine know both languages fluently. Even in eastern Ukraine, Ukrainian has been mandatory in schools since the days of the Soviet Union. Are there some people who refuse to speak Ukrainian? Sure. But there are just as many, if not more, ardent Ukrainian nationalists who don’t speak Ukrainian especially well either. In such a bilingual country as Ukraine, language choice is highly contingent, and most people switch from one to the other multiple times every day. Polls about language use usually restrict people to choosing a single native language. In Ukraine, this choice is less based on actual linguistic knowledge, and more on political and situational decisions. Therefore, the idea that the “Russian-speaking population” automatically supports the current regime and/or union with Russia is highly mistaken.

Recently, the foreign media’s talk about Ukrainian “divisions” also sometimes tries to paint a portrait of a country deeply and equally divided politically. While one should look at both sides of the story, it’s also important to avoid sinking into false equivalency. The regime’s opponents are highly mobilized, but its “supporters” have shown much less zeal – pro-regime protests in the capital were mostly attended by people who were paid and bussed in from elsewhere. Rallies in support of the government in the allegedly pro-regime east have typically consisted of government workers forced to attend. Does everyone in Ukraine support the protests? Of course not. However, one has to consider the degree of investment in the cause. Many Ukrainians have opposed the recent violent turn in the protests, but this does not necessarily translate into their support for the government.

Are there differences in bases of support? Certainly. The protests in Ukraine are supported more by younger people and those with higher education. Politics has a sociological element in every country.

Misconception #2: Ukrainian protests are about joining the EU

The first protests were indeed provoked by the regime’s sudden turnabout and refusal to sign an association agreement with the European Union (after promising for many months to do so). “Western” media (and public opinion) likes to presume that matters revolve around them. In reality, Ukrainians are on the streets because of what has been happening in Ukraine. A kleptocratic government at the top and endemic corruption all the way down, declining living standards, the lack of social and economic mobility, all these are the real engines behind the Ukrainians risking their lives on the streets of Kiev. While the protest movement has adopted EU symbology, they are not waiting for some Brussels-based white horse to rescue them. Rather, they are adopting the symbols of the EU for their own ends: to advocate government transparency and responsibility toward its population. It’s not that the protesters don’t understand the realities of association with the EU – it’s that the EU isn’t the subject at all. Ukraine is the subject – and in Ukraine, blue and yellow have their own meanings.

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Misconception #3: Protest forces in Ukraine are dominated by the far right.

It is true, intolerant right-wing elements have been a numerically small but relatively well-organized part of the protests. During the two months of peaceful demonstrations against the regime, when the government tried to forcibly suppress the protests twice, right-wing activists attracted a certain following of the rambunctious and impatient. Ultimately, people involved in the violence are not united around an ideology, but around frustration with the regime. Such individuals and groups have been active in the physical fighting against pro-regime forces (which includes police and mercenary hooligans). But they constitute a small minority of the protesters. Violence has not the only form of protest, even since the outbreak of fighting. Protestors have arranged for food, warm clothing and shelter for thousands of individuals, in addition to free legal advice, since November. The Maidan has also involved lectures, piano recitals and public prayer. Away from the Maidan, other demonstrations have involved protests at courts where Maidan activists have been tried, blocking roads to prevent security units from protest sites, or convoys of cars driving to the mansions of regime officials in order to honk their horns and shout slogans. Recently, self-organized units have formed to prevent the kidnapping of protestors from hospitals by state security agents. Because that’s been a problem.

Misconception #4: The protests should cease immediately and give way to negotiations between the regime and the leaders of opposition political parties.

Over the past two months, the regime has continually refused to negotiate and provided a great deal of evidence that its only desire is to suppress the protests by force. On January 16th, pro-regime MPs “passed” a series of laws that effectively abolishes Ukraine’s constitution and establishes a dictatorship. If only this were an exaggeration! What else to call laws that nullify freedom of speech in public meetings, allow for the imprisonment of anyone who criticizes the regime, enable the removal of any parliamentarian from government, and deprive citizens of the right to fair trial? Never mind the prohibition from wearing helmets on the street and any kind of mask, even medical or carnival ones, in public.

One might reasonably ask: how long did the parliament debate these laws? The answer: there was no debate. One might sensibly enquire: how many MPs voted for and against? The answer: nobody really knows – the vote was “passed” with a call of hands that no one counted. Despite howls of criticism the president quickly signed this bill in secret. The regime has shown nothing but resolve to suppress the protests and no willingness to make any meaningful concessions.

The idea that violence is only a result of attacks by the opposition is belied by this legislation. The authors of this text have a younger brother on the streets of Kiev, working as a medical aide. We are worried sick every day and the last thing we want is violence on the street. Nevertheless, we cannot avoid the words of Nelson Mandela in 1953:

We had to analyze the dangers that faced us, formulate plans to overcome them and evolve new plans of political struggle. A political movement must keep in touch with reality and the prevailing conditions. Long speeches, the shaking of fists, the banging of tables and strongly worded resolutions out of touch with the objective conditions do not bring about mass action and can do a great deal of harm to the organization and the struggle we serve. The masses had to be prepared and made ready for new forms of political struggle. We had to recuperate our strength and muster our forces for another and more powerful offensive against the enemy. To have gone ahead blindly as if nothing had happened would have been suicidal and stupid.

What’s going on in Ukraine is, of course, not the same as Apartheid South Africa. The Ukrainian government is not discriminating on the basis of race. Rather it is discriminating against anyone who would oppose them.