20140117

WAKE UP ROSETTA !!!

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Champollion et Christophe Colomb sont des ringards : Rosetta est en route, exploratrice moderne qui est partie à la recherche des origines de la vie, à 650 millions de kilomètres d’ici.


Grands explorateurs et grandes découvertes ne font pas partie du passé mais de l’avenir. L’univers est encore voilé dans ses grands mystères. Et les hommes n’ont pas baissé les bras. D’où venons-nous ? La question millénaire, sans cesse approfondie, jamais battue,  toujours ouverte…  Si certaines parties de la réponse se trouvent en partie sur Terre — et notamment dans les fonds océaniques encore peu explorés —  il faut maintenant aller chercher de nouveaux indices aux confins du système solaire. Pour comprendre l’apparition de la vie sur Terre, il faut expliquer comment la planète s’est formée et vérifier la plus solide des hypothèses actuelles: les comètes auraient apporté l’eau ainsi que des composés organiques ayant permis de créer une atmosphère primitive, voire la vie. Pour ce faire, l’on doit aller voir par soi-même sur une lointaine comète ce qu’il s’y passe. Et c’est là que l’Agence Spatiale Européenne s’y colle, et envoie Rosetta.
Désolé NASA, mais la vieille Europe est toujours dans la course. Nos caravelles robotiques continuent, dans le vaste océan de l’espace, à conquérir de nouveaux mondes.
Bazinga!

LES ORIGINES DU SYSTEME SOLAIRE

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Le système solaire s’est formé il y a grosso modo 4,6 milliards d’années. Ca en fait des bougies. Avant, c’était un gros nuage plein de machins qui tournait sur lui-même.

A l’heure actuelle, l’on s’imagine le scénario suivant : le milieu est devenu de plus en plus dense et chaud, jusqu’à créer le Soleil. Ensuite les éléments plutôt lourds qui trainaient dans le nuage (comme le fer par exemple) sont restés proche du Soleil, et se sont agrégés pour former des planètes telluriques, comme la Terre ou Mars.  Les matériaux plus légers, au contraire, ont été repoussé plus loin par la force centrifuge et ont créé des géantes gazeuses comme Jupiter. Il y a également des morceaux légers, faits de glace ou de poussières, qui n’ont pas réussi à s’agréger sur les planètes gazeuses. Parce que leur trajectoire passait trop loin, parce qu’ils sont individualistes, voir fanachistes, ou tout simplement agoraphobes. En tout cas ils se sont trouvés expulsés encore plus loin que les géantes gazeuses, et ne se sont agrégés avec personne.
Et comme il n’y a pas de Meetic de l’espace, cette situation de célibat forcé a duré jusqu’à aujourd’hui. Ils trainent dans deux banlieues différentes : la banlieue proche, c’est la ceinture d’astéroïdes dite ceinture de Kuiper. Elle est dans le même plan que toutes les planètes, juste plus loin (50 fois la distance Terre-Soleil quand même). Et puis il y a les pestiférés de la grande banlieue qui se sont retrouvés carrément à la frontière du système solaire. Après eux il n’y a plus rien, c’est le vide intersidéral, jusqu’à la prochaine étoile : ils forment une sorte de coquille qui entoure tout notre système solaire, à 10 000 fois la distance Terre-Soleil. On leur a donné le joli nom de nuage de Oort, ce qui donne l’impression, en le prononçant, qu’on s’apprête à les cracher encore plus loin.  

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De temps en temps, un de ces bouts de rochers-glace est perturbé, par une autre galaxie, un vent solaire, une intervention de Nabilla ou la Une de Closer, et voit sa trajectoire se rapprocher du Soleil : paf, ça fait une comète. Les comètes sont des petits corps de quelques kilomètres  et sont fait surtout de glace, un peu comme une grosse boule de neige terreuse.  Quand un de ces petits bolides s’approche du Soleil, la surface chauffe énormément, ce qui transforme la matière directement en gaz.  Dans son sillage se trouve alors une grande chevelure faite de gaz et de poussières, parfois sur plusieurs millions de kilomètres. Il y a également une chevelure bleutée, faite de particules ionisées, c’est-à-dire chargées électriquement, poussée par le vent solaire, qui elle est toujours dirigée à l’opposé du Soleil.

LES ORIGINES DE LA VIE

Comme ce sont des vestiges des premières heures, c’est plutôt bon plan pour comprendre de quoi était constituée la poussière originelle de notre système. Notamment les composés organiques qu’on soupçonne d’avoir atterri sur Terre pour ensuite y faire émerger la vie. Une des questions posées par la théorie actuelle tient à la nature des composés organiques qu’on trouve sur Terre ; les acides aminés qui composent la vie ont tous la particularité d’être gauchers : certaines molécules ont deux formes possibles, suivants qu’elles sont tordues dans un sens ou dans l’autre. Sur Terre, le vivant est forcément gaucher. Et alors on ne comprend pas du tout, mais alors pas du tout, pourquoi on ne pourrait pas faire une chimie du vivant avec des molécules droitières (les termes scientifiques sont lévogyres et dextrogyres).
Pourquoi la vie s’est développée sur Terre en ne choisissant que des molécules lévogyres? D’autant que l’expérience de Miller, qui permet de créer des acides aminés grâce à des impulsions électriques — comme on imagine que cela a pu se passer au début —, produit autant de molécules droitières que gauchères. Qu’est-ce ce qui se trouve dans les comètes qui sont faites de la matière originelle de notre système solaire? Peut-être ne sont-elles aussi constituées que de particules lévogyres ? Le problème c’est qu’il ne suffit pas de les regarder de loin pour voir exactement de quoi elles sont faites.
Il faut voir sur pièces.

GIOTTO, STARDUST ET COMPAGNIE

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Rosetta n’est pas la première sonde qu’on envoie observer. L’Europe est la première à avoir commencé, avec la sonde Giotto qui était allé survoler la comète de Halley en 1986. C’est ainsi que l’on a découvert qu’il y avait des composés organiques dans les comètes.  Après, forcément, les américains ont voulu faire pareil (pfff comme ils sont jalouuuux). Ils ont envoyé Stardust en 1999 (qui a ramené quelques échantillons de la queue d’une comète), Deep Space en 2001 et Deep Impact en 2005, venu taper une comète pour regarder un peu ce qu’elle a dans le ventre en analysant la gerbe de l’impact, etc …  Mais tout ça n’est toujours pas suffisant pour comprendre de quoi est composée vraiment le noyau d’une comète. Notamment parce que les composés organiques qu’elle contient se détruisent rapidement lorsqu’ils sont expulsés. Il faudrait vraiment pouvoir étudier directement ce qu’il y a dedans.

Aussi, en 1991, a-t-on voulu s’associer avec la NASA pour aller chercher des échantillons directement prélevés à l’intérieur d’une comète et revenir avec. Mais paf, la NASA nous a lâché deux ans après avoir commencé le boulot (ils ont une très fâcheuse tendance à faire ça les américains, ça doit venir d’un complexe d’abandon). Moults déboires et rebondissements plus tard, on s’est mis d’accord entre pays européens sur une mission un peu moins ambitieuse mais tout aussi révolutionnaire : aller poser tout seul, sans la NASA (qui sera du coup certainement encore très jalouse) un petit robot, sur une comète, pour faire des analyses directement dessus. Sans le retour des échantillons donc, mais avec un paquet d’instruments qui permettront de faire une découverte exceptionnelle : l’étude, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, de la poussière originelle dont nous sommes constitués.
Le projet Rosetta était né. La sonde Rosetta fut lancée en 2005, et devrait rejoindre la comète Tchourioumov-Guérassimenko en 2014 ! Cet été !

ROSETTA

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Rosetta fait évidemment référence à la pierre de Rosette (rien à voir donc avec du saucisson ou une éventuelle raclette de l’espace), le but ici étant de déchiffrer les origines du Système Solaire. Une fois arrivé près de la comète, un petit robot va se détacher de Rosetta et atterrir à la surface, il s’appelle Philae : c’est le nom de l’obélisque qui a permis à Champollion, en croisant les données, de percer le mystère de la pierre de Rosette.

Ce qui est génial, c’est que cette fois il ne s’agit pas juste de passer au dessus ou à côté, à toute vitesse, en regardant bien. Parce que la comète de Halley, Giotto était passé à côté à 240 000 km/h quand même ! Là on va carrément se placer en orbite autour, tranquillement, et poser délicatement un atterrisseur dessus! Non mais Allo quoi, vous devriez vous pâmer d’admiration devant ce prodige technologique, vous lever derrière votre ordinateur pour applaudir à deux mains (et nous envoyer une photo preuve – par snapchat éventuellement si vous avez honte de votre tenue). Ça tient presque du miracle tellement c’est compliqué. Pour ne pas se prendre toute la queue de la comète dans la tronche, il faut qu’on s’approche d’elle quand elle est très éloignée du Soleil. Donc déjà, le rendez-vous se passera à 650 millions de kilomètres du Soleil. Ca fait plus de quatre fois la distance Terre-Soleil. Non seulement il faut vachement de temps pour y aller, mais en plus on reçoit quasiment plus d’énergie solaire: un autre défi pour maintenir en vie tous les instruments. Ensuite il faut se débrouiller pour arriver à côté de la comète a peu près avec la même vitesse. 
Pour se faire il a fallu utiliser trois fois l’effet fronde de la Terre, plus une déviation grâce à Mars. En français courant: on a d’abord placé la sonde sur une orbite grâce à la fusée Ariane5. On s’est débrouillé pour que la sonde soit sur une trajectoire elliptique qui revienne frôler la Terre de près ; et là ça fait comme si vous étiez en side-car et que vous choppiez un poteau avec un manche de parapluie : hop, ça vous fait tourner et ça vous rebalance à toute berzingue. Les ingénieurs européens se sont débrouillés pour le faire trois fois aux abords de la Terre et une fois autour de Mars, entre 2004 et 2009, pour la placer pile poil en direction de la comète, avec la bonne vitesse.
Et croyez-moi, ça n’a rien d’évident.

Après avoir profité de sa traversé de la ceinture d’astéroïdes pour en photographier quelques-uns, Rosetta s’est mise en sommeil en 2011. Il faut dire que cette fois on ne triche pas, comme les américains qui envoient des sondes avec des petits générateurs nucléaires, histoire d’avoir toujours du jus : pour que la sonde puisse tailler le bout de gras avec la Terre quand elle s’emmerde, rapporter des photos souvenirs des stations d’autoroutes, mater des films, écouter de la musique, passer le temps quoi. Nous on fait ça propre, avec de grands panneaux solaires. Sauf que quand on s’éloigne à plusieurs centaines de millions de kilomètres du Soleil, l’énergie commence à manquer. Et pour économiser on a mis Rosetta en veille, en attendant qu’elle arrive à proximité de la comète. Ce sera la première sonde de l’histoire à dépasser la ceinture d’astéroïdes en utilisant uniquement des panneaux solaires !
Ah tu ne sais pas faire ça hein, Sami ?

ROSETTA LEVE TOI TES CAPTEURS ONT REFROIDI

Le 20 Janvier prochain, on va dire à Rosetta de se réveiller. Et de se mettre en jambe fissa, parce qu’il y a du boulot pour se pomponner avant le grand rendez-vous.  A cette occasion l’ESA a lancé un grand concours vidéo sur le thème wake up Rosetta. Le but est de faire une vidéo contenant l’injonction « wake up Rosetta » et de la poster sur Fessebouc. Deux gagnants remporteront le privilège d’assister à l’atterrissage de Philae en novembre prochain depuis le centre de contrôle ! N’hésitez pas à participer, et à voter pour les nombreuses vidéos proposées. Ma préféré, c’est celle-là:

A son réveil, le 20 janvier donc, Rosetta va devoir mettre les bouchées doubles. Il faut déjà réchauffer tous les instruments de navigation qui ont plus ou moins hiberné et ne sont pas forcément au taquet. Ensuite elle va étirer ses grands panneaux solaires, et tourner vers nous sa grande antenne pour nous dire un « good morning » un peu pâteux, le temps qu’on lui envoie un space coffee.  Après il va falloir qu’elle utilise ses moteurs pour freiner pas mal et se caler sur la vitesse de la comète (et perdre la moitié de sa masse en essence !).  En août prochain, elle ne sera plus qu’à 200 km de la comète. Une série de photos et de mesures permettra d’affiner l’approche finale, et de se mettre en orbite autour. 

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LE GRAND DEFI

Ensuite le moment le plus délicat, l’atterrissage de Philae, est prévu le 11 novembre. Il s’agit de poser, à 650 millions de kilomètres d’ici, un cylindre de 1m et pesant 100 kg, sur une comète de 5km donc on ne sait pas si elle est dure, molle, liquide, élastique ou collante. Sachant que la gravité de ce caillou est 100 000 fois plus faible que celle de la terre, notre Philae ne pèse là-bas qu’1 seul petit gramme, et donc la moindre petite perturbation, le moindre petit dégazage, ou petit choc, peut l’éjecter de la comète. Et ruiner 10 ans d’espoirs. Bien sûr on ne peut pas le contrôler nous-même, puisqu’à cette distance il faut 80 minutes pour qu’un message fasse un aller–retour. Il ne restera qu’à s’accrocher à son slip, en espérant que tout se passe bien. Avant de toucher le sol, l’instrument VIRTIS essaiera de déterminer un petit peu de quoi il retourne, et de s’adapter en conséquence. Toutes les options ont été prévues (en tout cas on espère) : Philae possède de grandes raquettes pour éviter de s’enfoncer. Ensuite dès qu’il touche le sol, au cas où le sol soit élastique, des propulseurs vont le plaquer au sol, il va planter des harpons et se visser les pieds bien profonds. 
Rock ‘n roll.

HAPPY ENDING

Si tout va bien, Philae pourra faire ses observations et ses petits trous, pour enfin découvrir ce qu’il y a dans ces grands kinders de stars. L’orbiteur Rosetta aussi continuera à prendre des mesures, tandis que la comète se rapprochera du Soleil et se mettra à dégazer dans tous les sens: on s’attend à 60 kg par seconde d’éjections de matière. Cela devrait durer jusqu’en décembre 2015, quand la comète s’éloignera du Soleil et redeviendra toute froide. Rosetta et Philae, eux, continueront d’accompagner Tchourioumov-Guérassimenko jusqu’à la nuit des temps, avec à leur bord une pierre de Rosette bien moderne: un disque de platine contenant des textes rédigés dans un millier de langues.