20140214

12 years a slave: (premier) grand film de l’année

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Dur, cru, mais jamais voyeuriste ni manichéen, 12 years a slave n’est pas, non plus, un film militant. Il met en lumière, toujours subtilement, un passé qu’il ne faut pas occulter. Et montre, surtout, une Amérique en pleine mutation, sociale, plus que raciale. Passionnant de bout en bout.


Et moi qui étais persuadé que les États-Unis, au XIXe siècle, c’était juste La petite maison dans la prairie… Une sorte de paradis perdu, où il y a bien des méchants, certes, mais qui perdent toujours face aux gentils. Mais voilà que patatras. J’apprends, par la grâce de 12 years a slave, que cette Amérique était aussi celle (surtout celle ?) de l’esclavage.
Quelle claque. Et quel film, surtout. Du vrai et grand cinéma. Enfin un premier bon film pour cette année 2014 jusqu’à présent bien terne. Une histoire vraie. Celle de Solomon Northup, noir mais libre (c’est terrible de devoir écrire ce « mais ») vivant très bourgeoisement, en harmonie avec les blancs, dans l’état de New York, avec femmes et enfants.

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Un jour, il est enlevé. On lui vole ses papiers et le vend comme esclave. Pour tout le monde, désormais, il est Platt, « nègre » (c’est comme ça qu’on dit, à l’époque) évadé de Géorgie. On le rapatrie vers le sud esclavagiste. Ravalé au rang de bête — pire qu’une bête, un chien, au moins, a droit à des caresses — il n’a plus son mot à dire. Incapable de clamer son identité d’homme libre, il est parti pour douze longues années d’esclavage.

SI TU NE PLEURES PAS, C’EST QUE TU N’AS PAS DE CŒUR

téléchargement (7) Chiwetel Ejiofor, qui joue le rôle, est époustouflant en homme libre qui découvre, et subit, les dures (non) lois de l’esclavage. Et il est passionnant de voir l’Amérique se pencher, maintenant, sur ce pan de son histoire. Sans complaisance. Un jour, vous verrez, à ce train-là, ils éliront un président noir…
Plus sérieusement, ce n’est évidemment pas un hasard si ce genre de film, inconcevable il y a quelques années, sort maintenant. Un effort, encore, et on se penchera sur le sort des Indiens, à la même période… En attendant, rendons grâce à 12 years a slave, à son réalisateur Steve McQueen, et savourons notre plaisir.
Enfin « plaisir »… Cinématographique ça oui, pleinement, mais pas dans le sens « youpi tralala »… C’est un film dur. Très dur. Cru. Fort. Intense. À parfois se cramponner à son siège tellement certaines scènes font froid dans le dos.
Nous on y a froid quand, dans le film, sous les coups de fouet qui pleuvent pour un rien, les esclaves y ont mal, eux, à leur dos. Il faut voir les lambeaux de chair qui volètent. Le sang qui gicle. Le rictus de douleur sur les visages. Les pleurs. La haine. Car rien n’est suggéré, tout est montré et ça n’en est que plus poignant. Le tout sans être, non plus, voyeuriste. C’était le risque. Il est évité avec talent.

RIEN DE MANICHÉEN DANS LE FILM, TOUT EST TOUJOURS TRÈS SUBTIL

Aucune scène, même les plus dures, n’est gratuite. Toutes sont là pour marteler ce message, cinglant, sans appel : l’esclavage est une saloperie sans nom. Et des hommes, le plus naturellement du monde, s’y sont pliés sans honte. Comme si cela allait de soi.
Ce n’est pas pour autant manichéen. Les noirs contre les blancs. La vengeance des uns contre les autres. Ce n’est pas un film qui dit : « mais regardez ce que vous, blancs, avez fait à nous autres, noirs ». C’était l’autre écueil. Celui de faire un film militant. Il est, là aussi, contourné avec un immense talent. Il n’y a pas besoin d’en rajouter. C’est suffisamment abject comme cela. 12 years a slave invite seulement à prendre conscience de ce passé. L’intégrer, puisqu’il a existé. Ne pas le nier, surtout pas, mais l’accepter pour ne pas oublier, ne pas recommencer.
Le film montre d’ailleurs une Amérique beaucoup plus subtile que ce seul partage blancs/noirs. Il met surtout joliment en lumière un pays en parfaite mutation. De plus en plus, les différences sont sociales, et non plus raciales. Il y a, dans cette Amérique du XIXe siècle, des noirs libres, vivant en harmonie avec les blancs. Il y a, aussi, des noirs esclaves. Et des blancs qui, en voie de paupérisation, travaillent comme les esclaves, dans les champs de coton, partageant leur misère. Toutes leurs misères sauf une, essentielle. Non, deux en réalité. L’humiliation et les coups de fouet, récurrents, d’une part. La liberté de pouvoir plier les gaules, quand bon leur semble, surtout.

ROLL JORDAN ROLL OU COMMENT COMPRENDRE LA FORCE DES NEGRO SPIRITUALS 

Un noir ne réalise pas les quotas journaliers de ramassage ? Il est inexorablement fouetté. Le blanc, lui, est simplement réprimandé, gentiment, d’un « bah tu feras mieux demain, ce n’est pas grave ». Quant à la liberté, évidemment, elle est le bien le plus précieux. Il y a, à ce sujet, un dialogue savoureux entre Solomon (Chiwetel Ejiofor) et Bass, un Canadien blanc, tombé dans la pauvreté (Brad Pitt) : l’une des scènes fortes du film.
Et c’est peu dire, d’ailleurs, qu’il en regorge, ce film, de scènes fortes. À tirer des larmes au cœur le plus endurci. Chacune des apparitions de Patsey, jeune femme esclave devenue le joujou sexuel du maître, jouée par une extraordinaire Lupita Nyong’o, est ainsi empreinte d’une émotion palpable. Cette Lupita Nyong’o, avec son regard si triste, sa beauté si naturelle, est franchement époustouflante. Tant de fragilité, de détresse, dans un simple jeu de regard. Cela confine au sublime.
En parlant de jeu de regard. Il y a cette scène aussi, sans en dire trop, où l’on assiste à l’enterrement d’un esclave mort subitement dans un champ. L’ensemble des esclaves est réuni autour de sa tombe. Une vieille femme entonne un negro spiritual d’une intensité rare. Roll Jordan Roll. Une voix d’abord, triste, grave. Puis deux, trois, quatre, dix… Petit à petit, le champ de la caméra se resserre sur Solomon. Il ne chante pas, lui, il regarde, hagard. Pris par l’émotion, il marmonne, seulement. Ses lèvres bougent, mais il n’en sort aucun son, encore. Puis, l’œil humide, toute sa rage écumant, sur un plan serré sur son visage, il se met à chanter à pleins poumons lui aussi.
L’une des scènes les plus sublimes sur la force d’un chant. Tiens ! À montrer, en plus de tous les cinéphiles, à tous les apprentis chanteurs désireux de savoir comment interpréter une chanson.