20140214

FAUVE ≠ : FAUX FRÈRE

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Le collectif français vient de sortir son premier album, « Vieux Frères », et entame une tournée qui s’annonce triomphale. Dans la lignée de « Blizzard », le LP de Fauve ≠ n’est pas un objet musical dépourvu d’intérêt mais laisse une désagréable sensation de lourdeur.


Le collectif français vient de sortir son premier album, « Vieux Frères », et entame une tournée qui s’annonce triomphale. Dans la lignée de « Blizzard », le LP de Fauve ≠ n’est pas un objet musical dépourvu d’intérêt mais laisse une désagréable sensation de lourdeur.

« deux qualités non négligeables dans notre paysage musical »

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’admettre que le projet Fauve ≠ possède deux qualités non négligeables dans notre paysage musical.

La première est que Fauve ≠ met en très en avant des textes en français qui, de plus, racontent quelque chose d’un peu consistant. Le groupe semble donc avoir compris (tout comme Stromae) que face à une culture pop anglo-saxonne toute puissante, mieux valait user de la langue française et du charme littéraire qui en découle. Ajoutons que, parce qu’ancrés dans la vie parisienne, les textes du groupe ne souffrent pas d’imposture géographique ou culturelle, contrairement à certains artistes bien de chez nous qui chantent New York, Los Angeles ou Miami comme s’ils y étaient nés, alors que la plupart du temps, ils n’y ont passé que dix jours pour tourner un clip et acheter des Air Jordan en promo.

La deuxième qualité de Fauve ≠ est que le collectif a réussi à s’émanciper en échappant à l’étreinte cannibale des maisons de disque, pour développer sa musique à l’abri des formules imposées par des mélomanes sortis d’HEC. Force est de reconnaître que Fauve ≠ ne propose pas une formule musicale banale ou pré-mâchée. La performance méritait d’être soulignée.

 « textes diarrhéiques soutenus par des instrumentations répétitives »

Ceci étant dit, « Vieux Frères » est un album qui fatigue très vite. Le style monolithique de Fauve ≠, fait de textes diarrhéiques soutenus par des instrumentations répétitives, manque de relief et, titre après titre, de souffle. Redondance musicale, thèmes monomaniaques. Passées trois chansons, on jurerait entendre le lamento du pilier de comptoir du PMU d’en bas de la rue ; celui qui, ivre mort, ne cesse de se plaindre de l’étroitesse de son existence tout en nous assurant de son potentiel intact à changer de vie et tout faire péter. Pendant ce temps, les Africains valident leur Rapido et le Chinois derrière le comptoir continue d’écouler son stock de Marlboro light à une cadence toyotique.

La musique de Fauve ≠ manque de relief. Face à une voix mixée à burnes, les instruments font tapisserie. C’est le principe du slam, nous diriez-vous. Ou du « spoken word », ainsi que le revendique Fauve ≠. N’empêche que les motifs exécutés n’ont rien de passionnant et que les sons qui les enveloppent ne nous transportent pas bien loin. Même les climax, matérialisés par des envolées de synthés, ne comblent pas la petitesse globale du son. Au final, on obtient du rap sans le groove, du rock sans la sauvagerie et de la pop sans la mélodie. C’est peut-être là que le collectif aurait gagné (et ça nous arrache la bouche de le dire) à signer avec un label, afin de bénéficier d’une production musicale plus sculptée.

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 « un certain narcissisme maquillé d’altruisme, exactement comme dans un épisode de Dawson »

Chez Fauve ≠, tous les moyens sont mis au service du texte, du message. On s’attendait donc à ce qu’il soit particulièrement pertinent. C’est parfois le cas, à la faveur de quelques punchlines bien senties et bien envoyées. Mais c’est sans compter de nombreuses maladresses, faites d’énumérations abrutissantes et de naïvetés emballées dans du papier-cliché, qui nous racontent la vie rêvée des anges déchus de la classe moyenne. On tombe trop souvent dans du Jacques Audiard pour teenagers ou du Houellebecq pour puceaux. Et à force de parler d’eux-même, de la magnificence de leurs idées humanistes, de leur croyance mystique aux valeurs de la bande, de la meute, du pack, du crew, du possee, que sais-je, les fauves finissent par développer un côté sectaire qui exclut l’auditeur. 

L’amitié comme valeur cardinale, tout le monde sur un pied d’égalité, les copains, les vieux frères, ceux avec qui on a traversé les épreuves de la vie, avec qui on a prit les mêmes cuites, les mêmes Noctiliens et baisé les mêmes gonzesses, c’est bien mignon… Mais on verra à la fin de la tournée si le succès aura soudé ou fait explosé le collectif. Et on verra aussi, dans quelques années, qui fera une carrière solo lucrative et qui restera sur le banc de touche.

Pour en revenir au texte, Fauve ≠ devient pénible lorsque l’exercice tourne à la leçon de vie. On tombe trop souvent dans un certain narcissisme maquillé d’altruisme, exactement comme dans un épisode de Dawson, où des héros adolescents passent leur temps à se contempler l’ampoule rectale tout en se congratulant d’être entourés de gens formidables. Contrairement au statut de départ, les chansons de Fauve ≠ ne sont absolument pas tournées vers les autres. Et, contrairement à ce que leurs tirades veulent bien nous laisser croire, leur morale n’incite absolument pas tout-un-chacun à se transcender. Par un jeu de miroir pervers, le collectif nous démontre à quel point il a la win (parce que sa vie jadis galère est devenue formidable) et donc à quel point celle de l’auditeur reste naze. 

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« Ce que Fauve ≠ méprise dans ses chansons (…) c’est tout simplement l’existence de 95% de ses congénères »

Car désormais, Fauve ≠, c’est la tournée des grands ducs. Ça va faire le tour de France, ça va donner des interviews, ça va picoler en loge, ça va rigoler dans le bus de tournée, ça va baiser backstage, ça va palper des royautés, ça va toucher l’intermittence finger-in-the-nose. Et vous ? C’est quoi votre vie ? 

Ce que Fauve ≠ méprise dans ses chansons, peut-être sans s’en rendre compte, c’est tout simplement l’existence de 95% de ses congénères. C’est-à-dire le bureau, l’usine, les horaires, les annuités, le chômage, les crédits, les gosses. C’est vrai que c’est médiocre, c’est vrai que ce n’est pas glamour, c’est vrai que ce n’est ni romantique, ni héroïque. Mais qu’est-ce que tu veux, Coco ? Tout le monde n’est pas fait pour devenir rock star. 

C’est en cela que Fauve se comporte en faux frère. Ce frère qui, en faisant mine de vous soutenir, de vous guider, de vous apprendre la vie, entretient opiniâtrement votre complexe d’infériorité en ne manquant jamais une occasion de vous mettre le nez dans votre caca.

 

Et puis il y a dans « Vieux Frères » cette autoflagellation continue qui use l’oreille et casse le moral. On a l’impression que les gars sont revenus de tout, qu’ils ont grandi dans un goulag sibérien, un bidonville carioca ou un ghetto sud-africain, qu’ils se sont prostitués pour nourrir leurs quatorze frères et soeurs, qu’ils ont connu la torture à Guantanamo ou qu’ils ont dû se manger un bras ou une jambe lors de la grande famine de Corée du Nord. Malgré quelques moments de grâce, le tout reste bien trop pessimiste car trop premier degré. Ecouter les onze titres de « Vieux Frères », c’est comme assister à onze enterrements à la suite. Les Français doivent vraiment être au bout du rouleau pour avoir adopté Fauve ≠ aussi rapidement. On comprend mieux la courbe abyssale du moral des ménages.

 

On le voit sur les réseaux sociaux, Fauve ≠ divise. Pour ceux qui ne comprennent absolument pas le succès de ce collectif, et qui s’en agacent, voici une citation pleine de bon sens qui permettra de relativiser un peu ; elle émane de Jean-Baptiste Guillot, fondateur de Born Bad (sans doute le meilleur label de rock français actuel), qui n’est pas pourtant porté sur la guimauve : « Je trouve que si tu as 18 ans, c’est normal que tu sois touché par Fauve… Après quand t’en as quarante comme moi, c’est facile d’être un peu cynique en disant que c’est naze, mais en attendant ça renvoie un truc de l’adolescence qui est hyper fort. C’est un truc teenage, et dans son genre c’est mortel. Donc Fauve ok, c’est pas Diabologum, qui était un truc de torturé, hyper dark, Fauve c’est inoffensif, mais c’est un truc teenage, de la musique d’ado. Et moi ça m’a toujours fait triper. »

 

La dernière fois que la France a connu un artiste « pour ado » aussi controversé, c’était au crépuscule des années 90, avec le succès fulgurant de l’album « Jours étranges » de Damien Saez. Et s’il nous a longtemps horripilé avec ses révoltes d’étudiant en philo et son étrange diction, on se demande aujourd’hui si son « J’accuse » de 2010 n’était pas tout simplement le chef d’oeuvre du genre que nous avons tous raté et qui nous aurait épargné l’émergence, quelques années plus tard, d’un Fauve ≠ qui aboie beaucoup mais ne mord jamais.

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