20140221

Négociations sur le climat : Varsovie (AVEC DES GIFS)

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Un an après Doha, on prend les mêmes et on recommence ! En décembre dernier s’est tenue la grand-messe annuelle du changement climatique. 4000 représentants de 197 pays ont rejoint 3700 représentants des institutions onusiennes, ainsi que 700 journalistes et divers représentants d’ONG à Varsovie, pour se foutre sur la gueule une fois de plus. De ce côté-là, c’est plutôt réussi. Pour le reste, on repassera…


En septembre dernier le GIEC avait sorti le premier tome de son rapport 2014 axé sur l’état de l’art de la science du climat et les connaissances actuelles du changement climatique (d’autres suivront sur les façons de s’en protéger notamment). Le constat était sans appel : oui la Terre se réchauffe, oui la mer monte, oui les phénomènes extrêmes s’intensifient, et oui l’homme en est la cause principale. Après les quelques débats qui subsistaient suite au dernier rapport datant de 2007, dont certains chapitres étaient plus ou moins complet, le doute n’est cette fois plus permis : toutes les données concordent, et les derniers modèles, plus précis, confirment les précédents.

Varsovie  était donc plus que jamais l’occasion de faire un grand pas en avant : après le demi-échec de Doha, et le spectre sans cesse grandissant du traité à écrire pour Paris 2015, c’est toute une boulangerie qu’il y avait sur la planche.

Il y a toujours deux conférences en parallèles : celle sur le protocole de Kyoto, et celle sur le futur traité à écrire pour 2015, afin de l’appliquer en 2020.
Concernant Kyoto, on était tout content d’avoir réussi à se mettre d’accord à Doha sur son prolongement : en effet il finissait en 2013. Les pays qui l’appliquent son très peu nombreux, et sans la Chine ou les USA, il n’a pas vraiment d’effet sur la pollution mondiale. Mais il est opérationnel et contient de nombreuses institutions dont on s’inspirera largement si on arrive un jour à écrire ce traité commun. A Doha donc, on s’était mis d’accord pour qu’il continue jusqu’en 2020, histoire de faire la jointure avec le futur traité commun.
Mais un paquet de trucs était resté en suspens. Quels sont les objectifs de réduction notamment, et comment règle-t-on les problèmes de fric? Car dans le cadre de ce protocole, beaucoup de pays pauvres sont censés recevoir des aides au développement, mais l’argent manque cruellement.
Pour ce qui est du traité universel,  il ne reste plus que deux ans pour accorder les violons. Et là, les problèmes sont toujours les mêmes. Depuis Doha, on a conclu tous les groupes de travail lancés à Bali en 2007, et en résulte un paquet d’institutions pour nous aider. Le problème principal étant le manque d’argent interdisant à ces institutions de fonctionner. On s’est tous mis d’accord à Copenhague en 2009 pour mettre 100 milliards par an sur la table à partir de 2020. Le hic c’est que personne ne veut en mettre avant; mais si on n’en met pas avant, on ne pourra jamais se préparer pour commencer d’un bon pied. Seconde question : toutes ces institutions permettent de faire quelques actions par-ci par-là mais les pays doivent se concilier sur les conditions communes qu’ils veulent mettre dans le traité. Pour l’instant chacun est encouragé à prévoir des actions personnelles sur son territoire, mais il n’y a toujours pas de coordination globale.  

Tout un programme donc, pour cette édition Varsovienne, bien résumé par notre Lolo Fabius en ouverture : cette conférence doit permette de passer « du Chaos au Cosmos ».

PROTOCOLE DE KYOTO: DÉBANDADE ET GROTESQUE

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Commençons par Kyoto dont il n’y a pas grand-chose à dire si ce n’est que c’est la débandade. Premièrement, l’accord passé à Doha pour continuer jusqu’à 2020 n’a encore été signé par personne ou presque ! Or il faut 144 signatures pour qu’il entre en vigueur. Pour l’instant  il y en a 3 : La Barbade, la Mauritanie et les Emirats Arabes Unies.  Apparemment il faut donc plus d’un an pour trouver un stylo qui marche dans nos ministères. C’est la crise on vous dit. Une fois qu’on a dit ça je ne sais même pas si ça vaut le coup de continuer tellement on sent bien que plus personne n’en a rien à foutre.  La Chine par exemple a promis de signer vers « fin 2014 ».  C’est-à-dire deux ans après l’avoir écrit.  Ça n’est pas eux qui fabriquent nos stylos pourtant ?  

Quand bien même il serait appliqué, il n’aurait pas beaucoup de conséquences financières: l’un de ses plus grands attraits, théoriquement, ce sont les fonds destinés aux transferts technologiques et à l’adaptation des petits pays. Malheureusement ces fonds proviennent principalement de la bourse du carbone, qui a complètement chuté, comme on s’en plaignait déjà à Doha. Donc il n’y a plus d’argent, les mécanismes de développements propres ne sont plus utilisés, et on est en train de perdre tout le savoir-faire qui faisait l’intérêt du protocole de Kyoto. Pour contrer cela il faudrait que les pays développés se prennent en main et mettent un peu d’argent sur  la table. Après moultes négociations ils ont tranché : on verra plus tard.

Quant aux réductions d’émissions prévues par les pays encore contraints par le protocole (qui tiennent dans un mouchoir de poche), c’est une vaste blague.  Au rythme où vont les signatures, elles ne seront de toute façon jamais appliquées. Histoire de discuter encore un peu pendant l’apéro, le Kazakhstan a  d’ailleurs proposé un sujet de dissertation sympa : «Hé, au fait ! Dans le paragraphe 7ter de l’article 3 de la section G, sur quelles informations vous comptez vous appuyer pour calculer ‘la moyenne annuelle d’émissions des trois premières années de la première période du protocole de Kyoto’ ?» (sic).  C’est vrai que ce n’est pas clair ! Allez, on se resserre un coup et on en parle en terrasse l’année prochaine? En tout cas on ne va surement pas appliquer le protocole tant qu’on n’a pas répondu hein ? Oh ben non ce serait bâclé …

Voilà … Donc le protocole de Kyoto qu’on avait vaguement réussi à mettre sous perfusion à Doha semble s’enfoncer définitivement dans le grotesque. Restera-t-il encore quelques morceaux de ce pantin désarticulé en 2020 ? Pourtant, chacun des écueils rencontrés par ce mini-traité que l’on n’aura pas réussi à éviter se transformera  en monstrueux défi pour le traité mondial.  Ce gâchis en est presque écœurant …

FINANCE A LONG TERME

On avait été incapable de s’accorder à Doha sur l’argent à injecter dans les différentes institutions nouvellement créées. On pouvait encore se dire que ce n’était pas catastrophique : après tout on avait réussi à finaliser la création du GCF, le Green Climate Fund installé en Corée du Sud qui doit coordonner la majorité des efforts futurs. Il n’y avait pas d’argent dedans, mais on comptait pas mal sur Varsovie pour amorcer la pompe qui l’alimenterait. La plupart des pays en développements (groupe AILAC, G77 …) ont bien précisé qu’il était fondamental de se mettre d’accord sur ces questions d’argents à long terme : on mettra 100 milliards par an en 2020, mais combien mettra-t-on d’ici là pour amorcer la pompe ?  Et bien les pays développés, qui ont l’argent, ont répondu joker (Sans déconner il y a combien de joker dans leur jeu ?) : ça fera déjà assez mal au c** en 2020, on ne va pas commencer maintenant ! Et si on s’attachait plutôt à faire un peu de team building pour se faire confiance, à écrire des procédures pour améliorer la transparence, faire des cocottes en papier ou des concours de craché de noyaux ?

Il y en a bien un ou deux qui promettent un peu d’argent, comme la Corée qui promet 40 millions de dollars pour le GCF (dont le siège est dans leur pays il faut dire), et l’Europe qui promet 72 millions pour le fond d’adaptation. Mouais, des promesses, toujours des promesses, qui, même si elles étaient remplies, ne seraient pas suffisantes.

La conclusion de ces discussions est plus que minimaliste : il a été décidé qu’une réunion ministérielle spéciale aurait lieu régulièrement jusqu’en 2020 pour se mettre d’accord sur ces sujets. On peut espérer que cela suffira à clarifier la répartition des 100 milliards à allonger à partir de 2020, mais on sent que ça ne sert rien d’espérer palper avant. Voilà donc un GCF bien vide, des mécanismes bien inutiles, une machinerie qui rouille tranquillement …

UNE ADVANCED DURBAN PLATEFORM QUI N’AVANCE PAS

Le futur traité se négocie de le cadre de l’Advanced Durban Plateform, dont le but officiel est de « develop a protocol, another legal instrument or an agreed outcome with legal force applicable to all parties ».  Il nous reste deux ans pour se mettre d’accord. Et là comme d’habitude rien n’avance et personne ne change d’avis. Voilà le topo global.

Ce qui doit être fait, dans l’idéal, se résume comme suit :
– Il faut que tout le monde réduise ses émissions, et pourquoi pas un peu plus les pays riches qui polluent depuis plus longtemps
– Il faut que les pays riches aident les pays pauvres, par transfert de technologies, à réduire leurs émissions, ou à ne pas trop les augmenter
– Il faut que l’on s’adapte au réchauffement climatique
– Il faut prévoir de quoi gérer les catastrophes liées au réchauffement

Et voilà le constat d’échec, point par point :

– Impossible de se mettre d’accord sur les mécanismes à mettre en place pour les réductions d’émissions à prévoir dans le futur protocole : les pays développés veulent plein de mécanismes, avec une bourse du carbone semblable à celle de Kyoto, histoire de panacher un peu leurs engagements. Les pays en développements ne sont pas dupes et voient bien le fiasco de la bourse actuelle : ils veulent des engagements plus forts, des mécanismes plus contraignants.  Donc on se mettra d’accord plus tard.
– Pour ce qui est du transfert de technologie, ça gueule déjà au niveau de la propriété intellectuelle.  Alors on en rediscutera plus tard.
– Pour ce qui est de la responsabilité historique, c’est un truc qui traine dans les cartons depuis un paquet de temps : les pays riches ont pollué impunément pendant des décennies, on ne peut pas faire un traité qui ferait table rase du passé. Il va sans dire que les pays développés n’ont aucune envie d’entendre parler de ce sujet. Pour les pays pauvres en revanche, c‘est un sujet fondamental, et quasiment une condition sine qua non. Le Brésil a tout naturellement demandé qu’on ouvre des discussions sur ce problème. Proposition purement et simplement rejetée. Vu l’importance de ce thème, ça promet de futurs grosses engueulades, blocages, veto, ultimatum …
– Pour ce qui est de l’adaptation, et bien il faut surtout de l’argent. Mais comme on l’a vu, ça n’est pas très bien parti de ce côté-là.
– A Doha on avait aussi promis de décider d’un mécanisme qui permettrait de régler les «  loss and damage ».  Ce sont ces évènements, souvent catastrophiques, qu’on ne pourra éviter, même avec de très fortes réductions d’émissions, et qui sont suffisamment sournois ou généralisés pour qu’on ne puisse s’y adapter proprement. Des évènements climatiques extrêmes comme un typhon par exemple. Il faudrait donc des sous spécifiques pour ça. Mais les pays développés n’ont pas trop envie de cracher encore au bassinet en rajoutant des institutions à financer. A l’arraché, encore une fois, la Chine a réussi à rajouter un petit paragraphe dans l’accord final de Varsovie qui fait la distinction entre « loss and damage » et adaptation. C’est un tout petit début. D’autant qu’il ne fait que « demander » aux pays développés de soutenir financièrement les pays en développement. Bref on peut être tranquille, il n’y aura pas un sou de payé pour financer ce sujet-là.  Et pourtant, ça c’est presque une des plus belles réussites  de Varsovie!

En conclusion donc, on ne sait toujours pas comment calculer, coordonner, gérer nos réductions d’émissions, et on ne sait pas non plus comment aider les pays pauvres à en faire autant. On n’a pas d’argent pour s’adapter et on a timidement reconnu le besoin de s’inquiéter des catastrophes susceptibles d’arriver.  Un grand pas, mais de claquettes alors.

PETIT SUCCÈS: REDD+

Seul succès modeste, le programme REDD+. Depuis Cancun 2010 qu’on en parlait : il s’agit de s’occuper proprement de nos forêts. On a enfin conclu un accord commun entre tous les pays à Varsovie ! Ça fait plaisir bien sûr, après 4 ans de combats,  mais il reste quelques petits soucis. D’un point de vue financier, les prévisions sont ultra cher : plusieurs milliards par an pour tenir les objectifs (l’argent de qui ? On verra plus tard !!). Et d’un point de vue pratique, c’est mignon de s’être enfin mis d’accord sur un cadre commun, mais ça fait un paquet de temps que des actions locales se sont développées sans attendre : et les types ont défini leurs standards et leurs méthodes, le traité qui vient de l’ONU ils s’en tamponnent … Il va falloir maintenant leur expliquer que, même si on ne les a pas beaucoup soutenu pendant quatre ans, c’est nous qu’on décide et il faut tout changer (ceci est une révolution).  Mais bon, c’est un peu le principe général des traités qu’on négocie de toute façon, alors on ne peut pas trop se plaindre quand on réussit enfin à en signer un …

CRISE D’IDENTITE: ON NE FAIT PAS SUR-PLACE, ON RECULE!

Alors comment va-t-on faire pour régler tous ces problèmes en deux ans ?  Voir moins, puisque dans l’idéal il faudrait proposer un texte fin 2014 pour pouvoir le négocier et le signer fin 2015.

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Comme on a fait du sur-place pendant un an, ça parait déjà pas très bien parti. Mais rassurez-vous, en fait on ne fait pas du sur-place. On recule : Depuis l’échec de Copenhague 2009 (et oui, en 2009 déjà on pensait pouvoir pondre un rapport commun !) on se regarde par en dessous. On avait bien réussi à restaurer un peu de confiance, à Cancun et à Durban. Mais à Varsovie, la paranoïa a ressurgi violemment : ces impossibilités récurrentes à se mettre d’accord forcent les différents groupes à faire des discussions de couloirs, des petits arrangements. On s’espionne, plus personne ne se fait confiance. Sans compter les entorses régulières au règlement, comme l’adoption de l’accord de Cancun malgré l’opposition de la Bolivie, ou celui de l’accord sur l’extension du protocole de Kyoto à Doha, malgré l’opposition Russe, l’année dernière. La Russie ne s’en est pas remise et a demandé une clarification des procédures. Un véritable pavé (menhir ?) dans la mare. Les discussions sur les procédures et autres règlements font maintenant partie de l’agenda des réunions successives.
Et il semble à tous nécessaire de régler ses comptes une fois pour toute avant Paris : comme personne n’est d’accord sur ce sujet non plus, on risque de déconstruire entièrement l’institution !! En effet un nouveau problème apparait : faut-il vraiment que tout le monde soit d’accord sur tout ? Si oui, il faut tout découper en petites phrases, et on mettra des plombes. Si non, alors c’est la porte ouverte à toutes les dérives ; le problème c’est qu’aujourd’hui on fait des « packages » pour gagner du temps, justement en mettant plein de trucs. Et beaucoup considère ça comme une violation de leur liberté de penser.  On risque donc fort de ne même pas être d’accord sur la façon de se mettre d’accord …. Vous la sentez la catastrophique « Paris 2015 » ?

DEJA TROP TARD ?

Les émissions mondiales ont encore augmentées en 2013, réduisant encore un peu plus nos chances de réussir à rester sous la barre des 2° de réchauffement.

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Certains espéraient que Varsovie serait la conférence du pognon (comme je le disais déjà l’année dernière) : d’argent, il n’y en a point. Quelques timides avancées sur les finances à long terme (comprendre : des promesses), l’invention d’un nouveau vocabulaire (« loss and damage ») et un traité pour sauver les arbres.  Voilà le bilan.

Si l’UNFCCC n’est pas capable d’aboutir à un traité en 2015, alors a-t-elle encore un intérêt ? On voit bien qu’on ne se dirige uniquement que vers un patchwork d’initiative bottom-up, où chaque pays définit lui-même son périmètre et ses efforts. C’est-à-dire fait uniquement ce qui lui plait. Mais sans évaluation, sans contrôle d’une entité extérieure, comment savoir si cela sera suffisant ? Il est nécessaire d’avoir au moins des mécanismes communs, des procédures, des contrôles, pour canaliser les énergies dans le bon sens, diriger un peu tout ça …

Les pays développés ont besoin de se bouger un peu plus, leurs promesses de dons et d’efforts sont très faibles en vue de l’objectif.

Des centaines de représentants d’ONG ont déserté les négociations avant la fin en signe de protestation et d’indignation devant le peu d’ambitions politiques. Est-ce que le prochain sommet sur le climat organisé par Ban Ki Moon pour motiver les grands leaders de la planète suffira à remotiver les troupes ? Le changement climatique attendra-t-il que l’UNFCCC se bouge ?

L’EXEMPLE NADEREV SANO

Les Philippines représentent à elles seules la détresse atteinte actuellement. L’année dernière, pendant la conférence de Doha, le typhon Bopa avait ravagé les Philippines. Son représentant, Naderev Sano, avait alors eu cette très belle phrase :

« If not us, then who? If not now, then when? If not here, then where? »

Un an après, pendant la conférence de Varsovie, c’est le plus gros typhon  jamais vu sur terre émergée, Haiyan, qui ravage une fois de plus les Philippines. Choisissant l’action plutôt que les mots, apparemment bien inutiles, Naderev décide de faire une grève de la faim, tant qu’un accord ambitieux ne sera pas signé. 200 personnes le suivirent dans cette action. Tout ça pour quoi ?  Pour le résultat très décevant que je viens de décrire.
J’ai peur de ce qu’il prévoit de faire l’année prochaine …

COMME UNE BOULE DE FLIPPER

L’Europe vient de publier ses objectifs écolos 2030 : non seulement ce sont les plus ambitieux du monde, mais en plus ils sont très loin d’être suffisant. En attendant, le réchauffement continue son petit boulot : la Californie vient de couper l’eau à 25 millions de personnes parce qu’il fait trop sec. Pendant que la consommation mondiale de charbon continue de croitre, qu’on pense pouvoir sauver l’économie en brûlant du gaz de schiste…  Mettez votre ceinture  et agrippez-vous à votre bière, ça va swinguer.

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