20140226

Only lovers left alive: rock, romantique et noir

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C’est beau, c’est sombre et c’est poétique. Il faut passer sur les lettres gothiques dégueulasses de l’affiche et se laisser embarquer par cette histoire de vampire qui n’en est pas vraiment une, et qui nous narre la difficulté de vivre en ce bas monde décadent. Du bon Jarmusch.


Adam et Eve sont transportés au XXIe siècle et, cette fois c’est sûr, le paradis terrestre est bien perdu. Car, même pour des vampires, ce foutu XXIe siècle est invivable, c’est dire. Même pour des vampires? Ah oui, c’est vrai, que l’on vous dise, quand même.
Ces Adam et Eve (post)modernes, romantiques en diable, désenchantés et mélancoliques, sont bien des vampires… En réalité, c’est anecdotique, car ils sont avant tout des artistes. Des déclassés. Des saltimbanques. Le symbole, parfait, de tous ces gens qui entendent mener une vie de Bohème, dans un monde qui n’accepte guère cela. Qu’il est dur de vivre de manière atypique dans la société d’aujourd’hui.

 

LA « SAFE MORSURE » COMME IL EXISTE LE « SAFE SEX » 

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Voilà ce que Jim Jarmusch, fidèle à son oeuvre, distille comme message dans son réussi Only lovers left alive (les seuls amants restés vivants, en bon français). Un titre énigmatique pour un film qui l’est tout autant. C’est du Jarmusch, en même temps. On sait ce que l’on va voir. Et on a un peu peur, aussi, d’ordinaire. On a tort. En tous cas, ici, on a tort.
C’est beau, doucement poétique et joliment contemplatif. Un peu trop parfois, quand même. On est ainsi parfois à la limite de se faire un peu chier, si vous voulez tout savoir. Mais à la limite seulement, et c’est tout ce qui compte.
Car on replonge très vite dans cette ambiance noire, nocturne, mi-désenchantée, mi-désemparée, de cet Adam et de cette Eve, diaphanes, mais bien vivants, qui regardent de leur oeil de vampire le monde déliquescent dans lequel ils sont contraints de vivre. Ils en viendraient presque à regretter le bon vieux temps de l’Inquisition et des épidémies meurtrières des bords de Tamise, c’est tout vous dire…
Car oui, on a bien affaire à des vampires. Des vampires normaux. Vieux de plusieurs siècles. Qui ne sortent qu’à la nuit tombée, et ont besoin de sang pour survivre. Mais qui, signe des temps, ne goûtent plus guère le plaisir des morsures dans le cou, à la va-vite.
Non, nos vampires, prudents, s’approvisionnent dans les hôpitaux, auprès d’amis sûrs. Et ils font bien car, comme chacun sait, ils ne sont pas immortels, les pauvres. Or, en ces temps troublés, ce n’est plus l’ail qu’ils redoutent mais bien la perspective d’être, à leur tour, comme les humains rebaptisés ici zombies, contaminés par le sang qu’ils doivent boire. La « safe morsure » comme il existe le « safe sex » en somme…

TILDA SWINTON, PARFAITE DANS LE ROLE D’UNE EVE DIAPHANE ET MYSTERIEUSE 

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La même merde de maladie qui rôde pour tous. Saloperie de monde où même les vampires doivent faire gaffe à tout. Triste. Et pas de quoi, surtout, requinquer Adam, du genre artiste maudit, qui se complaît dans une mélancolie destructrice quoique formidablement créatrice. Adam, joué par un méconnaissable Tom Hiddleston, est musicien. Il l’est depuis toujours. Il a ainsi autrefois donné à Schubert son célèbre Adagio. Lui ne pouvait rien en faire, voué qu’il est à éternellement rester dans l’ombre. En ce moment, il est dans le rock underground, ce qui permet de pouvoir écouter, au fil des scènes, une bien belle bande son, pêchue et joliment cuivrée.
Adam, qu’on peut qualifier de dépressif sans trop prendre le risque de se tromper sur le diagnostic, est épaulé, depuis des siècles et des siècles, par son Eve, qui vient essayer de faire le penchant, pour redonner un peu goût à la vie de son cher Adam, qui vit reclus dans son manoir à Detroit, à composer sa musique, seul, sans parler ni rencontrer personne. Et comment lui en vouloir puisque, dehors, tout est si gris, si triste, sans plus d’espoir pour guider le monde…
Eve, elle, est incarnée par une Tilda Swinton qu’on croirait avoir été créée pour ce rôle, tant il lui va comme un gant. Une présence assez fantastique, lunaire. Tilda Swinton éclate à l’écran, donnant l’impression de posséder en elle une sagesse multiséculaire. Eve dans le rôle de la femme forte, qui a tout vu, tout fait, que plus rien n’effraie, et qui s’évertue de contrôler les états d’âme de son cher Adam, aux attitudes d’artiste écorché vif.

UNE NOIRCEUR TOUCHANTE ET ROMANTIQUE 

Au milieu de ce couple, le temps de tout envoyer valser, déboule Ava, la soeur un peu foldingue d’Eve. Aussi frivole qu’Eve est sérieuse. Aussi enjouée qu’Adam est renfermé. Une Ava, jouée par Mia Wasikowska, qu’on avait déjà beaucoup aimé dans Stoker, qui vient donner un petit air de folie au film. Et qui, surtout, vient gentiment se moquer des films de genre, Twilight et autres, qui ont voulu ancrer les vampires dans quelque-chose de beau et de léger, quand tout devrait être noirceur.
Le signe que Jarmusch s’essaie, avec une certaine jubilation, à l’humour. Un terrain où on ne l’attendait pas forcément. Mais, distillé subtilement, cela vient rehausser la tenue de son film qui, comme à son habitude, est très esthétique, bien mis en scène et en lumière. Des tonalités jaunes et orangées, sur fond noir, qui viennent souligner l’ambiance sombre et crépusculaire. D’une manière générale, une maîtrise assez géniale de ces effets de lumière, il faut avouer.
Le tout, couplé à une bande-son quasi parfaite, donne un film de vampire intelligent, qui est surtout un prétexte pour discourir sur l’état du monde, déplorable, et sur comment faire pour, malgré tout, tenter de se dépatouiller avec ça. Du Jarmusch pur sucre, en somme. D’une noirceur touchante, romantique et intrigante.