20140220

Petit tour d’horizon romancé de la lutte contre les pollutions

pollution

Quand on étudie un peu l’environnement, on est tous les jours fasciné par la diversité des angles sous lesquels le sujet peut être traité.


On a beau dire, l’économie et la sociologie ne sont pas inutiles. Elles ont permis de mieux faire accepter les comportements « éco-responsables ». Entre autres. La protection de l’environnement est devenue un défi auquel il faut répondre. Si si ! Sous peine de voir son image écornée. Et ça fait mal. 

Mais comment est-on passé du rejet de tout et n’importe quoi dans l’air à rédiger un rapport de développement durable tous les ans ?

Une vie ne suffirait pas à décrire tous les moyens de lutte contre la pollution. Une vie ? Ah si. Une : celle de John D’Eau. 

C’est ici l’histoire — presque pas vraie — d’un mec qui, tout au long de sa vie, a vu évoluer des mécanismes de protection plus ou moins libéraux et plus ou moins adaptés aux formes diverses de pollution.

PREMIER CYCLE: LES TRANSACTIONS PRIVÉES

Je m’appelle John D’Eau. J’avais 20 ans en 1923 lorsque j’ai décidé de tenter ma chance aux États-Unis. Sam nous accueillait, nous, européens, à bras ouverts. À Ellis Island j’ai rencontré Gilbert, qui m’a parlé de sa fascination pour les paysages du Midwest et ses champs de maïs à perte de vue. Il voulait faire de l’argent là-bas. Moi aussi. Normal. J’ai décidé de le suivre. 

Lui, avait quitté ses vaches normandes, moi, mon maïs beauceron. Chacun a repris ses activités sur ces nouvelles terres, à l’américaine. Nous nous sommes installés côte à côte, dans le nord-est de l’Iowa. Mais peu à peu, le bougre a commencé à prendre ses aises. Pour passer d’un enclos à l’autre, ses bêtes se sont habituées à venir piétiner et bouffer mes plants de maïs. Saletés… Heureusement, un ami économiste, rencontré à Chicago, m’a recommandé de négocier un « ajustement de nos droits de propriété ». Afin de ne pas perdre une miette de rentabilité de mon lopin de terre. Gilbert m’a finalement acheté une partie de mon terrain, sur laquelle il a pu faire circuler ses vaches. Si j’ai perdu de la surface cultivable, au moins, mes plants n’étaient plus cassés. J’ai grandement gagné au change ! C’est ça, à l’américaine. Gilbert, de son côté, a considéré cet achat comme un dédommagement, et nous avons poursuivi notre activité, en bons termes l’un avec l’autre.

Mais paf, quelques mois plus tard, trois autres éleveurs voisins ont commencé à sévir de la même manière sur mes parcelles. Enfin, surtout leurs vaches. Comme si cela ne suffisait pas, une invasion de chrysomèles a détruit plus de la moitié de ma récolte. Horreur. Tous ces problèmes de maïs m’ont mis sur la paille. Découragé, je suis parti pour voir si l’herbe était plus verte ailleurs.

DEUXIEME CYCLE: INTERVENTION DES POUVOIRS PUBLICS

Ma seconde vie américaine m’a ramené sur la côte Est, dans le New Jersey, au début des années 1970. (Calculez mon âge ?) C’est une femme qui m’a conduit là. Je vous raconterais bien notre rencontre et surtout, le premier soir, mais là n’est pas le sujet. Non. Ici, on parle de pollution. 

Fraîchement atterri dans la petite ville de Deepwater, au bord du Delaware, j’ai rapidement intégré les équipes du principal pourvoyeur d’emplois du secteur, DuPont Chambers Works, pour assurer la fabrication du tétraéthyl. Ce n’est pas compliqué… Une dose de plomb mélangée à trois doses d’alcool. Le tout forme un super antidétonant pour les carburants automobiles. Yes ! J’avais un emploi stable jusque mes vieux jours… Mais là encore, paf ! Les difficultés ont fini par me rattraper. 

Un jour, mon bon copain et collègue Mike — prononcez Maïkii — est venu me voir, paniqué, se plaignant d’être constamment agressé par une horde d’insectes. Alors qu’il n’y avait rien autour de lui… 

Quelque chose ne tournait plus bien rond dans son cerveau. Le pauvre est décédé peu de temps après. La tristesse de sa perte a laissé bien vite place à l’inquiétude : plusieurs autres employés ont été atteints des mêmes symptômes et ont suivi rapidement Mike six pieds sous terre.

C’est finalement l’agence américaine de protection de l’environnement (EPA) qui a révélé que nos craintes étaient fondées. Ces décès étaient bien liés à notre environnement de travail. C’était plus précisément le contact avec le plomb qui était en cause, et l’EPA a proposé une solution qui, si elle ne nous a pas rendu fous, nous a jetés à la rue. Il fut convenu de fixer des taux maximum de plomb par gallon d’essence et de les diminuer : 1,7 g par gallon en 1975, 1,2 g en 1976, 0,9 g en 1977, 0,6 g en 1978. En l’espace de quelques années, les fonderies de plomb ont fermé les unes après les autres et des licenciements économiques se sont enchaînés dans les raffineries. So sad… 

TROISIEME CYCLE: CREATION D’UN MARCHE REGLEMENTE

Chanceux, ou simplement acteur du rêve américain, j’ai rapidement retrouvé du travail dans la même raffinerie. A partir de 1982, elle avait su tirer profit d’un nouveau système mis en place par l’EPA. L’idée était simple : on attribuait à chaque producteur des permis de polluer – comme James Bond mais avec de la pollution – en fonction de leur quantité de production et de la concentration en plomb de celle-ci. Au niveau national, on fixait une masse plafond de plomb produite et mélangée à l’essence (par exemple 3.000.000 de tonnes). Elle constituait la somme de l’ensemble des permis de polluer. Le pays n’avait pas le droit de faire plus ! Une fois qu’on avait ça, on fixait des paliers : 3.000.000 de tonnes au premier trimestre 1982, 2.990.000 au second trimestre, etc. Les permis attribués pouvaient ensuite être achetés, vendus ou épargnés. Ainsi, si un premier palier annuel était fixé pour une entreprise à 100 tonnes, puis un second à 80 tonnes. Il était possible de ne rien faire du tout la première année et d’acheter 20 tonnes de permis de polluer la seconde. Il était aussi possible de prendre des mesures de réduction de la pollution la première année, pour ne plus émettre que 90 tonnes de plomb par phase. C’est ce qu’avaient décidé de faire la majorité des entreprises : cette mise aux normes progressive était en effet moins coûteuse. Le fait de passer à une essence moins plombée générait par ailleurs une compétition entre groupes pour produire l’essence de la meilleure qualité possible.

QUATRIEME CYCLE: SANCTIONS ULTERIEURES

Aujourd’hui, j’ai allègrement dépassé les 110 ans – je rappelle au détour que cette histoire est fictive. L’Europe me manquait beaucoup. J’ai décidé d’y retourner de la même manière que je l’avais quittée : en bateau. En chemin, l’équipage a procédé à un « déballastage », opération classique mais complètement illégale, consistant à se débarrasser des résidus non combustibles, des huiles de vidange et produits de graissage usagés avant l’entrée au port. J’ai appris un peu plus tard qu’un avion de surveillance des douanes avait surpris le manège de l’équipage, et que, traîné devant un juge pénal français à la suite d’une plainte déposée par de respectables associations de protection de l’environnement, l’armateur avait finalement bénéficié du principe de « droit international maritime de la priorité de recours ». 

En clair, l’Etat d’immatriculation du navire – souvent complaisant – peut se saisir en priorité, dans les six premiers mois suivant l’infraction, de l’affaire de pollution. Et pénalise à son compte. Donc pas cher. Il en résulte des peines excessivement peu dissuasives, de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’euros alors que plusieurs centaines de milliers d’euros seraient plus appropriées. Oh joie !

Vite, avant qu’un malus vienne pénaliser mes pratiques mafieuses, je file poursuivre mes promenades du dimanche à cheval sur mon deux-roues motorisé…