20140325

Beck : What the folk ?

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On l’a longtemps loué pour sa capacité à assimiler tous les styles de la musique pop, ses expérimentations sonores foutraques, son univers azimuté et son jeu de scène ébouriffant. Mais avec la fabuleux « Morning Phase », Beck nous rappelle ce qu’il a toujours été sans jamais oser l’assumer : l’un des plus grands joueurs de folk de sa génération.


On l’a longtemps loué pour sa capacité à assimiler tous les styles de la musique pop, ses expérimentations sonores foutraques, son univers azimuté et son jeu de scène ébouriffant. Mais avec le fabuleux « Morning Phase », Beck nous rappelle ce qu’il a toujours été sans jamais oser l’assumer : l’un des plus grands joueurs de folk de sa génération.

Si époque après époque, mode après mode, on constate un éternel retour de la folk, c’est parce que, sans prévenir, elle vient frapper de nombreux artistes américains au moins une fois durant leur carrière, comme le Saint-Esprit les apôtres. Qu’il s’aventure dans les contrées les plus novatrices de la musique moderne, dans une jungle de machines, de samplers, de Pro Tools et de synthétiseurs, il est fréquent d’observer chez le musicien du Nouveau Monde, égaré dans cette orgie d’infinies possibilités, un retour aux sources qui n’est pas sans rappeler la Techouva chez l’homme juif.

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Outre-Atlantique, la culture musicale folklorique est inscrite dans l’inconscient collectif aussi profondément que les Pères fondateurs, la conquête de l’Ouest, la ruée vers l’or, la démocratie, l’automobile, les armes à feu, la liberté d’expression et tout autre mythe porté par cette étrange nation. C’est pourquoi l’artiste WASP aura beau se livrer à tous les excès musicaux, un beau jour (ou peut-être une nuit), les fantômes des Appalaches ou des Rocheuses viendront le visiter en rêve, banjos et guitares Dreadnought en bandoulière, pour lui indiquer le chemin de Damas.

Cette épiphanie, Beck le précoce l’a connue une première fois en 1998, avec le bien nommé « Mutations », produit par Nigel Godrich. À cette époque, le music business était à genoux devant ce petit génie qui brûlait la chandelle de la créativité par les deux bouts, avec « Mellow Gold » (1994) et « Odelay » (1996), entre apprenti sorcier et savant fou, produisant une musique d’une totale modernité mais qui vieillira en même temps que lui.

beck-morning-phase-cover-bring-your-jack-2014Certes, après « Mutations », il y eut « Midnite Vultures » (1999), cet album funky à succès qui passera en boucle, partout, de jingles télé en boîtes de nuit, mais dont on se lassera aussi sûrement qu’un dessert étouffe-chrétien. Trois ans plus tard, « Sea Change » sera la seconde rédemption folk de Beck, une œuvre constellée de guitares acoustiques, menée par des rythmes apathiques, avec en prime (et ce sera là le point le plus surprenant) une habile contrefaçon du « Melody Nelson » de Gainsbourg sur le morceau Paper Tiger.

Avec « Guero » (2005), « The Information » (2006) ou « Modern Guilt » (2008), Beck renoue avec l’hybridation rock-dance-électro-hip-hop de ses débuts sans réaliser que ce temps-là est révolu, qu’il s’enfonce dans un jeunisme qui ne lui va plus au teint. De cette période où Beck n’impressionne plus, on a tout de même retenu quelques très bons titres, comme Girl et son intro lo-fi à la Kraftwerk ou Farewell Ride, avec sa guitare-acoustique-au-bottleneck-plus-blues-tu-meurs, rappel de cet incontrôlable appel de la forêt qui habite son auteur.

La guitare acoustique, justement, parlons-en : omniprésente dans l’œuvre de Beck, qu’elle soit blues, country ou folk, mais souvent trafiquée sinon planquée derrière une flopée d’effets et de rythmiques. Là est la signature sonore de l’artiste, celle qui l’a portée aux nues, déjà en 1994 avec son premier tube mondial, Loser. Un fil rouge qui parfois, sans prévenir, redevient l’élément central de l’œuvre de Beck, au gré de ses aspirations à l’authenticité, comme pour se laver à l’eau de source des souillures de la technologie.

 

Car, qu’il le veuille ou non, Beck est un authentique joueur de folk, un troubadour dévié, attiré par la machine comme le Hobbit par son Précieux, alors que l’essence même de son génie réside dans la simplicité, le dénuement et le sens de la mélodie. Sans pour autant renier les grands moments de jouissance que Beck nous a procurés dans les années 1990, force est de constater que l’artiste ne signe que maintenant son premier album parfait : « Morning Phase ». Une collection de titres country-folk canalisée de bout en bout, soit treize chansons veloutées, apaisantes, purificatrices, magnifiques de nonchalance, où défilent plusieurs générations d’influences, de Neil Young à Crosby, Stills & Nash, en passant par The Byrds et même Other Lives. Vingt après sa révélation au public, au bout d’un long et tortueux chemin artistique, Beck vient d’atteindre, enfin, son Eden musical.