20140307

The Grand Budapest Hotel : Wes Anderson dans les pas de Chaplin

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Wes Anderson continue à s’affirmer comme LE grand cinéaste de sa génération. Une affirmation qui paraît bien grandiloquente, certes, mais son Grand Budapest Hotel est encore une fois parfait. Parfait techniquement, parfait de maîtrise, et parfait de scénario. Une merveille.


Qu’il est bon de se laisser embarquer dans l’univers, jubilatoire, de Wes Anderson. C’est toujours un régal. Jamais décevant. Son Grand Budapest Hotel ne fait pas exception. C’est une merveille. Juste une merveille, et on pourrait s’en tenir à cela. Fermez le ban. Allez le voir. Laissez-vous séduire.

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Car vous le serez, séduits, forcément… Il faut, quand même, passer les dix premières minutes. Wes Anderson pose son sujet, et il a un peu de mal à le faire. On jongle entre les époques, les personnages, et se demande où il veut nous conduire. Après, une fois que le scénario est enclenché, c’est parti pour 1h30 de pur plaisir.
L’histoire de Gustave H. (Ralph Fiennes), premier concierge du Grand Budapest Hotel, luxueux hôtel perdu quelque part dans le pays imaginaire de Zubrowka, qu’on imagine placé en Europe de l’Est. Jouisseur gérontophile, dandy égaré dans des années 1930 qui voient la montée du fascisme et de la guerre, le flegmatique Gustave H. se trouve embarqué, flanqué de son fidèle second, le lobby boy Zero (Tony Revolori), dans un conflit d’héritage familial, qui tourne au thriller, mi-sanglant, mi-burlesque.

UN DIVIN ESPRIT CARTOON

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Il y a, dans ce Grand Budapest Hotel, autant de facéties qu’il y en a dans Le Dictateur, de Chaplin. La même volonté, satirique, de se moquer des va-t-en-guerre de tous pays. Le même second degré. Le même détachement. La même manière, faussement enfantine, vraiment burlesque, de dénoncer les pires errements de l’humanité.
Gustave H. ne demandait rien à personne. Il vivait, heureux, dans son hôtel. Mais puisqu’on le pousse à bout, il est bien décidé à faire valoir ses droits, lutter pour sa liberté et celle des siens. Sans rien perdre de ses idéaux et, au contraire, en en faisant une arme, redoutable, contre la folie et la mesquinerie de ses contemporains, il organise la défense. Sa défense.
Et voilà Wes Anderson qui, partant pourtant d’une histoire bien sombre, réussit à en faire un film pétillant d’intelligence et de fantaisie. C’est fin, toujours, brillant, exceptionnel de maîtrise, de bout en bout. On retrouve tout ce qu’on adore chez le réalisateur Texan – comme quoi, il n’y a pas que de gros bourrins au Texas, soit dit en passant. A savoir l’espièglerie de sa mise en scène, son univers « cartoonesque », qui fait de Wes Anderson le chantre de l’enfance…
L’hôtel, qui sert de titre au film, a toutes les allures de la maison de poupée. Vous savez, ce décor, qu’on croit d’abord étriqué, et qui s’avère finalement grandiose, irréel, propice à l’invention de milles histoires plus folles les unes que les autres. Enfin je dis maison de poupées, c’est selon, hein, ça marche aussi avec le bateau pirates Playmobil. Chacun fait ce qu’il veut avec ses jouets.

TECHNIQUEMENT PARFAIT

Digital Fusion Image Library TIFF FileWes Anderson, lui, a la bonté de nous les faire partager, ses jouets. Grand bien lui fasse car à nous, justement, ça nous fait un bien grandement fou. On s’émerveille de la beauté de chaque plan. La lumière est sublime, les décors particulièrement soignés, la caméra toujours soigneusement posée, la musique parfaite. Un rapide coup d’oeil me démontre qu’Anderson n’a encore gagné aucun Oscar. C’est tout bonnement incroyable car chacun de ses films est techniquement parfait.
Ah! On en voit, à l’évocation de ce terme, « technique », qui se disent : « Voilà le loup! C’est parfait, d’une élégance inégalée, mais on s’y ennuie ferme car il n’y a finalement que cela. » Ceux-là ont tort. C’est le danger, certes, avec ce genre de film. Mais Wes Anderson parvient à marier la beauté de sa mise en scène avec l’émotion, à fleur de peau, des personnages, et l’avancée, subtile du scénario.
C’est poétique, onirique, tout ce que vous voulez qui renvoie à un cinéma contemplatif, mais c’est aussi, et c’est là que cela confine au sublime, parfaitement haletant. On croit à l’histoire, même si elle est traitée de manière burlesque, très directement inspirée des modèles du « cartoon ». Tout juste si, quand même, et rassurez-vous ce n’est pas spoiler, la poursuite en ski, très « James Bondienne » dans l’esprit, paraît un poil « too much« .


UN CASTING AU
 SERVICE DU FILM

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Enfin, dernier signe du talent de Wes Anderson, en dépit d’un casting assez monstrueux (Ralph Fiennes, Adrian Brody, William Dafoe, Edward Norton, Mathieu Amalric, Harvey Keitel, Jude Law, Bill Muray, etc.), aucun de ces egos n’émerge pour prendre le dessus, et s’accaparer le film. C’était aussi le danger : avoir tout mis dans le casting, et rien dans le film. Ce n’est fort heureusement pas le cas. C’est même tout le contraire. Le casting est au service du film. Et ce même si, évidemment, on retient surtout trois de ces acteurs, sublimés par la caméra d’Anderson. Ralph Fiennes, évidemment, qui campe un parfait Gustave H. hors du temps. Mais aussi, et peut-être surtout, Tony Revolori, même pas encore 18 ans, qui tient le rôle du lobby boy. Une jolie révélation que ce garçon, qui vient perpétuer le bonheur qu’à Anderson à filmer l’enfance. Même révélation, mais au féminin cette fois, avec Saoirse Ronan, qui joue Agatha, la petite amie de Zero.