20140318

THE SOUND OF BELGIUM: la new beat ? C’est du belge !

thesoundofbelgium

Rencontre avec Jozef Devillé, l’homme derrière le documentaire musical THE SOUND OF BELGIUM (TSOB) : on a parlé de musique et d’identité belge.


Rencontre avec Jozef Devillé, l’homme derrière le documentaire musical THE SOUND OF BELGIUM (TSOB) : on a parlé de musique et d’identité belge.

Jozef Devillé est réalisateur et DJ. Pour son premier documentaire, il a choisi de faire découvrir aux Belges une partie de leur histoire contemporaine longtemps ignorée: la new beat et l’influence majeure des DJs belges sur la musique électronique. La new beat, il la découvre en trainant sur les marché aux puces  à  15 ans : « le jazz et le funk étaient très recherchés à l’époque, et le reste personne n’en voulait. Toute ma collection new beat elle vient des marchés aux puces. C’est comme ça que je me suis rendu compte que y avait des bons trucs là dedans. » .

TSOB-JozefDevillé

Avant de se tourner vers le documentaire, Devillé était DJ, il l’est toujours, et c’est évident à l’écoute du mixage de la BO de TSOB : « je faisais la musique avant de me lancer dans la réalisation. Je me suis tellement amusé à faire ce film ! ». On ne peut s’empêcher de battre le rythme en regardant le docu. Pour Devillé, il était impensable de ne pas lui accoler une compilation des incontournables titres belges de la scène popcorn, cold wave, new beat et techno. Malheureusement, la compilation a eu un tel succès qu’il n’est plus possible de la retrouver au complet. Même chez son vendeur de vinyles bio préféré le plus calé: « C’était assez limité c’est pour ça qu’il y en a plus. Ca me semblait logique de faire une compilation. C’est le label N.E.W.S. qui avait proposé de faire ça. »

 

Sorti en septembre 2013, The Sound of Belgium est passé inaperçu en France. Pas en Belgique en revanche où il rassemble Flamands et francophones autour d’une même fierté nationale. Une fibre patriotique rarement excitée mais que TSOB parvient à faire vibrer : « J’aime beaucoup la Belgique. Pourquoi ?  Parce que y a pas de chauvinisme, y a pas de patriotisme. Mais bon, c’est vrai qu’il faut un peu plus fierté. Je suis le premier à toucher à ce sujet depuis 25 ans. Y a personne d’autre qui l’a fait, heureusement pour moi. On n’est pas fier de notre culture, et ça se voit. Dès que quelqu’un a du succès ici, direct on lui balance,  ‘calme toi, reste normal’. J’ai remarqué ça en parlant avec tous ces gens interviewés : dès qu’ils ont eu un peu de succès, ils n’ont pas été reconnus. Les hollandais par exemple, ils sont très forts la dedans, ils savent se vendre : leur musique n’est pas géniale, leurs bières sont nulles, mais ils sont partout dans le monde. ». C’est vrai, les Belges ne la ramènent pas, même si cela permet un contact plus facile, repères culturels et ‘cadre référentiel’ utiles manquent. On ne rend pas assez justice à la Belgique…et, précisément, à son passé musical.

 

FLASHBACK

 

Dans les années 80, plusieurs mouvements musicaux tels que le punk ou la new wave sont nés d’un désir de contrer le disco qui était devenu trop commercial. Le contexte de guerre froide avait plongé une jeunesse paumée dans une atmosphère angoissante, inspirant ainsi ces tendances musicales,  une tension ressentie jusque dans les sons des groupes de l’époque. Le délire futuriste des années 70 et du début des années 80 ne tenait plus la route…Une demande grandissante de sons bruts a commencé à se faire ressentir et les belges étaient les premiers à inclure du ‘hard’ dans leur musique électronique, dépassant ainsi, pour eux les sons trop calculés et épurés des Kraftwerk ou du kitsch lyrisant d’un Jean-Michel Jarre. Les DJs belges voulaient insuffler une certaine  rébellion dans leur musique, et ce à travers des sons électroniques programmés, séquencés, durs et répétitifs. La new wave belge est  une musique très obscure, Front 242 en est un très bon exemple: on ne se prend plus la tête avec les normes musicales et on commence à aligner des séquences arides et sévères…

La new beat surgit du jour au lendemain. Elle prend forme en mixant les sons de la new wave la plus sombre avec d’obscurs morceaux sortis de la marge de la pop. Les DJs avaient pris l’habitude de jouer les morceaux à des vitesses différentes, pour rendre le son plus intéressant. Cette manie d’interpréter le disque ‘à sa manière’, l’élite popcorn l’avait fait avec la Soul, et la nouvelle génération de DJs belges relance cette tendance, en rééditant des chansons avec un tempo plus lent pour accentuer les basses et donner une autre sonorité aux disques. Très vite, les labels indépendants les plus malins sentent le potentiel de cette scène avant-gardiste: la new beat est née.

 

INTERVIEWS & ARCHIVES

 

C’est un docu très bien ficelé, ponctué d’images d’archives et d’interviews que livre Devillé. The Sound of Belgium retrace méticuleusement l’histoire de l’électro belge dans un élan quasi-chauvin: « il y a pleins de livres sur l’histoire de la musique électronique aux Etats-Unis, à Londres, mais en Belgique ? Non. Les belges ne s’intéressent pas à leur propre culture : il n’y a jamais eu de vraies études sur ces mouvements. Du coup, j’ai du parler avec des musiciens, des producteurs, des DJs, et des gens qui sortaient à cette époque.».  

 TSOB-amplis

Des intervenants haut en couleur (et pas que)

Over-speedés, lorsqu’ils ne sont pas légèrement bourrés ou gâteux, Devillé lève un peu le voile sur les icônes de la New Beat belge avec par exemple Ronnie Harmsen, LE ‘DJ phare’ des années 80. Ronnie a très visiblement tellement tiré sur la corde qu’elle lui est restée entre les mains. Ou l’étonnamment attendrissant et très excentrique Lou Deprijck avec son  t-shirt noir imprimé où l’on distingue un micro et deux baffles formant un phallus, au dessus duquel on peut lire « Girls love my sound-system », de très bon goût Lou, je veux le même ! Devillé confie : « avant de commencer l’interview, Deprijck tirait sur son t-shirt pour bien s’assurer que le message était lisible. ». La motivation première du producteur était de trouver les femmes et il l’admet ouvertement. Mais derrière ce personnage lubrique et extravagant, se cache un acteur de toutes ces périodes musicales passionnantes : « c’est excellent d’avoir quelqu’un comme ça qui puisse te parler de différentes scènes, du disco, du popcorn, de la new beat…Lou Deprijck il a collaboré avec les Wailers, Louis Armstrong, c’est lui qui produit Plastic Bertrand, c’est lui qui a chanté aussi. Il a produit de la new beat, c’est de la merde…mais il l’avoue, c’était surtout pour payer son studio et trouver des femmes. Mais dans plusieurs trucs il a excellé. ». Devillé admet être parfois sorti de ces interviews un peu beurré. Partager un bac de bière ou quelques whiskys cocas, même pendant le taff, en Belgique, ça ne se refuse pas. Ces dinosaures ont manifestement bien abusé d’innombrables substances pendant leur jeunesse, et ils semblent toujours enclins à la défonce et à la teuf… 

Une ambiance chaotique qui va bien et qui n’a pas aidé notre documentariste dans son travail d’archiviste. 

La recherche d’archives entreprit par le réalisateur fut laborieuse, et c’est finalement ‘grâce’ aux razzias organisées par les bourgmestres furieux des petits patelins dans lesquelles les méga clubs s’étaient implantés, que l’on peut découvrir l’univers de l’époque en images : « Heureusement qu’il y avait les razzias. A ce moment les bourgmestres appelaient toute la presse possible pour qu’ils aient de l’attention, comme ça il montrait qu’il tenait l’ordre dans leur commune. L’équipe de caméra débarquait avant les descentes de flics pour filmer un peu l’atmosphère. C’est malheureux, mais c’est via les razzias qu’on a ces images. Ça m’a pris 6 ans pour faire ce film, personne n’a documenté ce mouvement. »

Mais les images d’archives retrouvées par Devillé sont des pépites : on découvre les looks et les styles de danse improbables de l’époque. Comme nous l’expliquent les pionniers de la new beat, à cette mode, s’ajoutait une attitude, où l’importance de la gestuelle était cruciale pour interpréter les titres. Cette mode kitsch et glamour était adoptée par ses adeptes comme un moyen de fuir cette décennie plombée.

IDENTITE CULTURELLE

Ce qui est interpellant c’est le sentiment d’unité éprouvé par ces personnes de différentes communautés et nationalités dans les mouvements musicaux d’alors : « On se sent unis, un seul esprit, vous voyez » confie ébahie une  jolie fêtarde flamande choucroute peroxydée en option, dans les films d’archive. TSOB narre la puissance d’une force unificatrice de ces méga clubs. Les gens venaient de toute l’Europe, il n’y avait pas que de belges : chaque personne était là pour cette musique. Un feeling hippie était très présent, l’XTC jouant elle aussi un rôle, mais l’euphorie procurée était déjà existante dans cette musique dès le départ, drogue ou pas drogue. 

La Belgique est un pays qui cherche toujours et encore une identité culturelle et qui à travers plusieurs cultures, a formé la sienne : un espèce de patchwork de pleins de choses. « C’est une identité fausse et construite. Ca fait presque 200 ans qu’elle existe la Belgique, entre temps il y a une culture qui s’est crée, mais y a pas de ‘culture propre belge’. On est pas du tout fixé dessus : ça, c’est l’avantage de ce manque de fierté, on prend le meilleur des autres cultures, et ce mélange qu’on en fait tu peux l’appeler surréaliste, mais parfois ça colle bien ensemble, et ça donne un nouveau truc. C’est comme ça que beaucoup de mouvements artistiques et musicaux se sont créaient : en mélangeant des nouveaux trucs avec des anciens. La Belgique est assez multiculturelle, c’est naturel pour nous de tout mélanger. ». Ce capharnaüm essentiellement belge, on le retrouve dans notre système politique, dans notre loi, et aussi dans notre architecture : « C’est comme l’architecture Belge, y a beaucoup de gens qui n’aime pas. C’est vraiment le bordel. ça ressemble à rien dans ton imaginaire. Y a des éléments de Paris, New York, des Pays-Bas…» 

TECHNO

TSOB-vinyles

Et The Sound of Belgium le montre bien : avec la New Beat, toute la Belgique est tombée amoureuse de son porpre capharnaüm. Et inévitablement, la commercialisation à grande échelle a commencé. Originellement underground, la new beat s’est peu à peu distendue…Des douzaines de tubes new beat sortaient par semaine, et ils étaient tous vendeurs. Ca a explosé d’un coup et comme nous le résume un des intervenants de TSOB, il y eut un trop plein de new beat, ‘te veel is te veel’ (‘Trop, c’est trop !’ en néerlandais). L’héritage de la new beat qui n’a duré que 2 ans, c’est d’avoir posé les bases d’un nouveau mouvement: la techno. Des cendres de la new beat, du savoir et de l’expérience ont cependant était récoltés, et les trend-setters s’en sont allés vers la nouveauté. TSOB rend hommage à l’influence des producteurs belges sur les 90s, et pas uniquement sur la scène internationale underground. C’est à ce moment que les gens ont commencé à connaître la Belgique, et à enfin placer ce petit pays sur une carte. Les gens ne s’attendaient pas à entendre de la musique venant de Belgique : ce pays a priori ‘peu branché’. Mais les audacieux producteurs belges alors surpuissants en  électro avaient trouvé la formule parfaite pour atteindre le sommet des charts partout dans le monde: des sons bien hards et agressifs que personne n’osaient sortir. C’est ce son typiquement belge, aux résonances quasi militaires, parfois qualifié de trop froid et robotisé, qui a dominé la scène électronique internationale pendant plusieurs années.

Le monde entier était tourné vers la Belgique. La scène techno a explosé au quatre coins de la planète : « Je parle d’une période ou il y avait vraiment une vague belge. Au début quand je commençais avec mes recherches je ne savais même pas. Ceux sont des étrangers, des français, qui m’ont dis que c’étaient les belges qui régnaient. Par exemple, en Angleterre on m’a dis qu’on a commencé la jungle, car on en avait marre des Belges. Pour moi, ça c’était étonnant. Même les méga clubs, c’est exceptionnel en Belgique. Tout était très légal dans les discothèques ici. La Belgique a toujours été libertaire sur ce point là à l’époque, mais ça a changé depuis 20 ans. La route nationale entre Tournai et Courtrai, là y avait pleins de boîtes pour accueillir les français qui traversaient la frontière. Il en reste juste quelques unes. Mais avant c’était bondé. Maintenant la plupart sont devenus des casinos. »

 

Jozef Devillé mérite un bon quintal de remerciements (et les félicitations du jury): son documentaire nous emmène à la découverte d’une partie importante de l’histoire de la musique électronique. Et pour les spectateurs belges dont je suis, Devillé rend un peu de sa fierté au plat pays : « Y’a des mecs…des mecs baraques, qui m’ont arrêté dans la rue en me demandant : ‘C’est toi Jozef’ ? Euh oui…Viens dans mes bras, merci hein, j’avais les larmes au yeux.’. Ca c’est cool. L’amour que les gens me donne ça me donne plein d’énergie. Y a beaucoup de gens qui ont vécu ces mouvements, et qui ne se rendent pas compte que c’était important. Et en voyant le film ils se sont rendus compte qu’il faisaient partis de quelque chose de plus grand que leur cercle d’amis ou des boites dans lesquelles ils sortaient. Je voulais faire ce film pour montrer qu’on est un tout petit pays mais qu’il y a pleins de possibilités ici, et dire ‘Regardez ce qu’il s’est passé à cette époque là’ pour donner du courage aux jeunes qui font des trucs maintenant. Et ça marche, donc je suis content. »

 

The Sound of Belgium, un documentaire musical indispensable à découvrir (c’est un ordre) très prochainement en projection à la Gaîté Lyrique le 16 Avril prochain. La compilation TSOB est disponible sur itunes.