20140306

Tito où t’es ?

Bienvenu à la maison !

En Europe de l’est, on aime la dictature. Enfin, on a souvent pas le choix. N’empêche que les décennies de propagande ont encore effet aujourd’hui. Au premier chef, les pays d’ex-Yougoslavie. Toujours aussi pauvres, voire davantage, ils vouent un culte tout particulier à l’ex-dictateur Tito.


Imaginez, une Biennale d’art contemporain comme les autres, à la Sucrière de Lyon tiens. Quoi de plus banal et d’ennuyeux. Pourquoi pas un bunker, ça serait amusant. L’artiste Edo Hosic l’a fait. Ce Bosnien a lancé il y a deux ans une Biennale dans l’ancien abri atomique du maréchal Tito. Pas plus farfelu qu’un autre, il n’avait pas d’autres choix, aucune structure ne pouvant l’accueillir. 

NOUS SOMMES UNE BASE MILITAIRE ET UNE GALERIE

En Bosnie, on ne pleurniche pas sur son sort. On fait avec les moyens du bord et aucun problème à mélanger art et armée. Sur la base militaire de Konjic à 1 heure au sud-ouest de la capitale Sarajevo, cet étrange complexe militaro-artistique fait se côtoyer œuvres contemporaines et architecture communiste. Exit le sempiternel white cub, grosse ambiance guerre froide, formica et machines à écrire.

Retour vers le futur

Retour vers le futur

Les artistes bosniens jouent la débrouille. En l’absence de budget pour les musées, le Musée national de Sarajevo a fermé ses portes. Seule la Galerie nationale reste ouverte. La ville n’a pas de véritable galerie et la plupart des projets échouent. Si on rajoute en plus la morosité ambiante; les idéaux de fraternité multi-ethnique et multi-confessionnelle écroulés. La scène locale est fragmentée et peu solidaire. Vous l’aurez compris, l’art en Bosnie, ce n’est clairement pas la priorité. Ils ne savent déjà pas combien ils sont. C’est pourquoi l’Union Européenne a mis le hola. Si la Bosnie veut entrer dans le club des indécis, il va falloir déjà commencer par se compter. La population n’a pas été recensée depuis 1991. Entre-temps, il y a quand même eu une guerre civile et un bon gros génocide des Bosniaques par les Serbes. Enfin, on sait pas trop. En tout cas, il se sont bien tapés dessus.

Espaces chaleureux et conviviaux

Espaces chaleureux et conviviaux

 » ALLEZ, C’EST OUBLIE  » : LA BOSNIE OU L’ALZHEIMER PRECOCE

Mais ce syncrétisme militaro-artistique n’est pas si étonnant. Le Maréchal Tito est partout. Sur des posters, des tee-shirts, des badges, des effigies en vente au bazar et exposées dans les taxis… Une yougonostalgie qui dépasse le cadre de la Bosnie. Le parc d’attraction et de souvenir Yugoland, à Subotica, dans le nord de la Serbie, entretenait cette mémoire mais est désormais fermé. Contradictoire ? Beaucoup regrettent une période idéalisée. Les plus âgés mais aussi les jeunes, bercés par les récits de leur famille, estiment que le Maréchal Tito gérait bien le pays.

"After Tito, Tito" de Vlatka Horvat http://www.vlatkahorvat.com

« After Tito, Tito » de Vlatka Horvat
http://www.vlatkahorvat.com

Les Bosniens se raccrochent à l’idéal d’un pays qui jadis avait une aura sur la scène internationale. L’écrivain Ozren Kebo raconte : « nous avions des raisons d’être fiers de notre pays. Aujourd’hui, nous n’en avons plus aucune. » Cette nostalgie du passé n’alimente aucune revendication politique, mais artistique. Les groupes de musique jouent avec l’iconographie rétro des années Tito, mais aussi les œuvres d’art, les films, les pièces de théâtre. Il arrive aussi que les ouvriers en grève brandissent des portraits du maréchal dans les rues.

A Sarajevo, le haut-lieu de ce courant est le Café Tito ; véritable petit musée. Les murs recouverts de photos en souvenir du maréchal, on s’y remémorre la gloire du passé. Loin d’être minoritaire, ce sentiment gagne toute l’ex-Yougoslavie. D’après une enquête réalisée par le quotidien serbe Danas en 2011, 81% des personnes interrogées citent l’époque socialiste de Tito comme la meilleure.

JE T’AIME MOI NON PLUS

Dans cette apparente pluie de louange, l’affaire est à considérer avec davantage de recul. Car si à prime abord, Tito semble célébré, les artistes apportent, en contre-point, une idée plus critique. Le fantôme du maréchal rôde toujours, ils en sont conscients. L’artiste Ibro Hasanovic exposait à la Biennale en 2013 ses œuvres empreintes de nostalgie et de recherche de l’identité perdue des Balkans. « Spectre » est un film expérimental qui revisite le yacht du Maréchal Tito. Vlatka Horvat ironise avec sa série de photographies de portraits de Tito dans divers lieux, baptisée « After Tito, Tito. » Karsten Konrad, quant à elle, place un portrait du Maréchal sous un amas de mobilier cassé. Et le collectif Blue Noses présente la vidéo Tito’s Phantom, où le Maréchal transformé en dinosaure dit « I am back. » Ozren Kebo rappelle que « les gens ont oublié que Tito était un dictateur. »

Tito's phantom, Blue noses, 2011

Tito’s phantom, Blue noses, 2011

Tito, c’est quand même un militaire très copain avec Staline. Même très très copain, pour le pire, et pas le meilleur. A l’instar du « petit père du peuple », le maréchal avait décidé que seul le parti communiste, dont il était le chef, serait autorisé. De 1945 à sa mort en 1980, ce sera donc Tito matin, midi, soir. Après le printemps croate de 1967 pour la reconnaissance de la langue croate et la dure répression qui le suit, Tito publie une nouvelle constitution. Il s’autopromeut Président à vie.S’en suivent les folies égocentriques et démesurées de tout bon dictateur. Tito se fait construire à Konjic ce bunker, pouvant accueillir jusqu’à 350 personnes. Malheureusement, il ne s’en servit jamais. Un délire complètement paranoïaque aussi, car les ouvriers étaient amenés les yeux cachés et les équipes changeaient régulièrement pour que personne ne connaisse trop bien l’architecture des lieux. Enterré à 280 mètres de profondeur, l’ensemble est un gigantesque labyrinthe de 12 blocs. Avis aux amateurs, vous aurez de l’avenir…