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De la prison aux musées, l’épopée du tatouage

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Avant, se faire tatouer servait à marquer son entrée dans une tribu (les Mahoris) ou un gang (la Mara Salvatrucha). Un moyen d’affirmer sa marginalité et de lutter contre le conformisme. Depuis quelques années pourtant, le tatouage a perdu sa symbolique d’antan pour devenir un simple atour esthétique. Mais cette mode risque de vous coller bien longtemps à la peau.


Le design du dessin est devenu le plus important dans un tatouage. Bien plus que sa portée ethnique, idéologique ou philosophique. Il y aura bien un copain pour clamer que le mandala tatoué sur son bras est un hommage à la civilisation indienne, au kama-sutra et à Gandhi, tout ça en même temps. Mais ne vous leurrez pas. La plupart des tatoués ont tous une histoire grandiloquente et pseudo-idéologique à propos de leur graffiti, souvent bidon. Tout le monde en a un : de l’étudiant à l’esthéticienne de Périgueux en passant par tante Catherine qui exhibe fièrement le portrait de Johnny sur l’épaule. Cela tente toutes les classes sociales et professionnelles et n’est plus cantonné aux supers rebelles pas en carton, genre la Mara Salvatrucha. De la prison et des gangs aux galeries, il n’y avait qu’un pas. Car rappelez-vous, le ghetto, c’est cool.

HARO SUR LE TRIBAL
Depuis les années 1980, une nouvelle génération de tatoueurs a apporté la crédibilité artistique qui lui manquait. Formés dans d’autres domaines, beaucoup de graphistes ont enrichi la pratique avec un nouveau bagage esthétique. Au lieu de reproduire le dessin voulu par le client, ils ont commencé à tatouer leurs propres designs. « Haro sur le tribal ! » auraient-ils criés selon la légende. Certains sont même devenus très chers sur le marché de l’art. Prenons Wim Delvoye, l’artiste belge qui en 2006 tatoua le dos de Tim Steiner et le vendit comme une œuvre d’art.

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Ils ont établi un contrat stipulant que Tim devait se rendre disponible trois fois par an pour les expositions de Wim Delvoye et que sa peau appartiendrait à son acquéreur une fois mort. Et serait nettoyée, tannée pour être exposée. Oui oui, un peu comme Titou, le caniche empaillé de tante Catherine. Cette performance artistique fit grand bruit dans le monde du tatouage. Ce corps vivant fut vendu 150 000€ en Suisse. Tim pose régulièrement dans les musées, comme il y a deux ans au Louvre. Ceci dit, ce Tim devait sans doute avoir une fascination telle pour Delvoye qu’il a accepté le contrat sans en mesurer les conséquences. L’artiste ne le considère que comme un objet, ce qui fait dire à Tim qu’à l’intérieur, « c’est la tempête. » Il nous fera certainement une Loana… Les paris sont lancés.

PREMIÈRES EXPOSITIONS
La revue Hey ! aida beaucoup à son entrée dans la sphère muséale. Ses fondateurs se battant pour la création underground, ont organisé leur première expo en 2011 à Paris et ont réuni 60 000 visiteurs. Avec quelques 60 artistes, souvent marginaux dans la création contemporaine. Le tatouage prend place dans les musées, au même titre que le graphisme et les comics. Comme les fresques peintes par le tatoueur Titine K-Leu inspirées de photographies de tatouages.

Oeuvre de Titine K Leu

Mais les tatoueurs obtiennent leur visa pour l’art quand ils se déclarent eux-mêmes comme artistes et non plus artisans. Ce qui n’est pas partagé par l’ensemble de la profession. En France, cette activité est considérée et taxée par l’administration fiscale comme une entreprise commerciale. Les nouveaux « artistes » sont dénigrés par la profession. Fuzi, lui, se considère comme un créateur à part entière. Hyper crédible aujourd’hui, car dans son CV figure une bonne dizaine d’années de graffitis vandales. Vu la cote du street-art, pas étonnant qu’il envahisse les galeries. Une grand-messe hétéroclite, avec quelques cochons tatoués par Wim Delvoye pour votre plus grand bonheur. Un petit tour au musée du tatouage ouvert depuis 2011 à Amsterdam finira de vous en convaincre. 

Art work par Kenji Alucky

Artwork par Kenji Alucky

Sa reconnaissance passe aussi par la réussite de la revue Sang bleu, une sorte de bible exhaustive de tout ce qui se fait de mieux dans le tatouage. Bon à condition d’être mince, looké avec un bon patrimoine esthétique. Comme d’autres sous-cultures, le tatouage est divisé entre ceux qui se revendiquent toujours comme des marginaux et refusent la diffusion à la masse de peur d’être dévoyés et ceux qui souhaitent davantage de reconnaissance de leur travail. Certains lui donnent plus de visibilité, comme l’équipe de la revue Hey !. Ils préparent d’ailleurs une nouvelle exposition au musée anthropologiste du Quai Branly pour revenir sur les origines du phénomène.