20140409

Des nœuds d’acier

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Il faut dépasser le pitch ultra classique du prisonnier, retenu par deux geôliers au fin fond de la campagne. Il faut le dépasser car Sandrine Collette sait parfaitement creuser la psychologue humaine pour livrer un roman noir franchement glaçant. Et, donc, réussi.


Des nœuds d’acier, ou le manuel psychologique du captif qui alterne entre travail jusqu’à l’épuisement, attente interminable dans sa cellule, et avenir totalement incertain aux mains de terribles psychopathes. Tout un programme, n’est-ce pas ? C’est, en tous cas, celui que Sandrine Collette nous propose pour son premier ouvrage publié chez Denöel Sueurs froides (jusque-là ça colle !!).
Nous voilà plongé au plus profond de la psychologie d’un prisonnier. Théo, en l’occurrence. Pauvre homme qui sort tout juste de prison, où il était considéré comme un détenu « dangereux » mais qui, c’est déjà en soi un petit miracle, en est sorti à peu près sain d’esprit…

IL FAUT DEPASSER LE PITCH ULTRA CLASSIQUE

Parti se ressourcer dans la vraie campagne désertique et profonde – c’est-à-dire dans « le trou du cul du monde », dixit la quatrième de couverture – Théo va tomber dans les griffes de deux ravisseurs particulièrement féroces, dénués d’humanité et, de surcroît, vieux et faibles (le comble).
Seulement, s’ils sont vieux et faibles, ils sont surtout des geôliers aguerris, sont en permanence armés d’un fusil, et s’entourent de mille précautions pour ne jamais approcher le bestiau.
Pitch ultra classique pour un huis clos, on en convient. Mais l’intérêt est de suivre l’avancée de l’état psychologique de Théo. Au début, il cherche systématiquement à résister avant de progressivement renoncer à son humanité, sa fierté et accepter son sort de « chien », ou de « cheval » en fonction de l’humeur des vieux qui le retiennent !
Ici, peu de sévices physiques ou tortures, à part un travail manuel permanent à assurer et des humiliations orales continues, destinées à briser le prisonnier, et progressivement lui faire oublier toute envie et désir de fuir. Ce qui fonctionne.
L’utilisation de la première personne est édifiante puisque le narrateur décrit sa vie au jour le jour telle qu’il la subit à ce moment particulier de son existence. Celui-ci alterne en permanence entre espoirs et mélange de déprime et de résignation.
Face à une telle histoire, le lecteur se demande comment il réagirait à la place du captif ? Et, c’est certain, il enverrait paître les méchants et guetterait chaque occasion, même infime, pour se sauver ou sauvagement agresser ses bourreaux.
Sauf que ça, évidemment, c’est sur le papier… En réalité, je ne donnerais pas cher de nous, pauvres lecteurs. D’autant que les vieux sont malins et ne laissent rien au hasard : l’un surveille et donne les ordres, l’autre tient le fusil fermement sans quitter de l’œil le bagnard.

UNE PARFAITE ANALYSE DE LA PSYCHOLOGIE DU PRISONNIER

Autrement dit, il semble n’y avoir aucune échappatoire et, après une phase d’étonnement, puis de révolte, Théo accepte son sort. Il se résigne et en vient à quémander la nourriture qu’on daigne lui offrir de temps en temps. Et lorsque le plus « gentil » des deux ravisseurs lui glisse un rab de lard discrètement, il en oublie presque sa condition de merde et ne se trouve plus obsédé que par une chose, et une seule : aura-t-il droit à une autre friandise demain, ou comment l’obtenir ? Simple bonté ou procédé machiavélique d’éradication de tout désir de liberté ?
En tous les cas l’auteur réussit parfaitement son état des lieux de la psychologie changeante du prisonnier. Ce livre est à la fois effrayant et plein d’humanité, où espoir, oubli de soi, résignation et honte se mélangent sans arrêt pour en faire un grand roman noir. Glaçant à souhait.

Des nœuds d’acier
Sandrine Collette
Denoël, Sueurs froides