20140407

Les mondes de Gotlib : une exposition pour un hommage réussi

Gotlib-affiche

Sa coccinelle, Superdupont, Gai-Luron, ses Dingodossiers et sa Rubrique-à-Brac… Gotlib, qui aura 80 ans cette année, est un géant de la bande-dessinée française. Il devrait être même plus que cela tant son talent est grand. Le musée d’art et d’histoire du judaïsme lui consacre une belle exposition. À voir à Paris jusqu’au 27 juillet 2014.


On ne rendra jamais assez hommage à Gotlib. Ce garçon, qui fête ses 80 ans cette année, a tout pour lui. Le coup de crayon, le style du dessin, de l’écriture. Même l’ironie et le sens du gag. Tout. Il n’a qu’un défaut. Majeur, mais largement indépendant de sa volonté : sa discrétion, depuis plus de vingt ans, déjà.
Il faut donc rendre grâce au musée d’art et d’histoire du judaïsme qui, jusqu’au 27 juillet 2014, lui consacre une formidable exposition, Les mondes de Gotlib. « Il paraît que Gotlib est juif », attaque ainsi Le Monde, dans son compte-rendu. On se permet de reprendre cette phrase, car on s’est posé la même question, se demandant pourquoi le MAHJ tenait absolument à faire entrer Gotlib chez lui.

UNE EXPOSITION OÙ L’ON ENTEND POUFFER DE RIRE

En réalité, peu importe. Tant qu’on a le bonheur de voir, revoir, lire et relire Gotlib, on est ravis. Pensez donc. Les Dingodossiers, Rubrique-à-Brac, Superdupont, Gai-Luron… Que des merveilles. D’intelligence, de pétillance, de finesse, de drôlerie. Trois cents documents, dont 165 dessins originaux, exposés sur trois niveaux dans ce musée.
Et cette incongruité si jouissive, dix fois répétée, d’entendre monter, ici ou là, de petits gloussements, comme autant de rires étouffés. On est, dans ces salles qui s’enchaînent, joliment au spectacle. En communion avec son voisin, parfait inconnu, qui ne peut se retenir de pouffer. Court échange de regard complice. Elle ou lui glissant d’un pas, pour se mettre devant la planche suivante, nous qui faisons de même, entamons la lecture, et rions à notre tour… Ces mêmes scènes, si enthousiasmantes, qui se reproduisent encore et encore. C’est délicieusement exquis. 
Comme il l’est aussi, exquis, de se rendre compte que rien, chez Gotlib, n’a vieilli. Son style est toujours d’actualité, ses blagues toujours aussi drôles. Les Dingodossiers ont quasi 50 ans, pourtant. Mais pas une ride.

DES PLANCHES TOUJOURS DRÔLES ET SUBTILES

Construite de manière chronologique, l’exposition nous guide à travers la longue et belle carrière de Gotlib. À ce titre, la première salle, consacrée à son enfance, est très émouvante. On évoquait plus haut la judaïté de Gotlib, pour dire qu’elle ne sautait pas aux yeux dans son œuvre. C’est vrai, même si l’exposition nous livre quelques indices que le grand Marcel a laissés dans ses dessins, de temps en temps. Elle éclate pourtant ici, dans cette première salle, cette judaïté.
Gotlib, Titi parisien né en 1934, a huit ans quand, le 23 septembre 1942, la police française vient arrêter son père, Ervin Gottlieb, dénoncé par son concierge. Jolie France que celle des années 1940… Ervin ne reviendra jamais, mourant assassiné à Buchenwald, en 1945. Gotlib, lui, échappera à une autre rafle, un peu plus tard, en se cachant chez des voisins. Paris devenant trop dangereux, sa mère, courageuse et forte, lui trouve, ainsi qu’à sa sœur Liliane, une cachette, qu’elle espère sûre, chez un couple de fermiers à Rueil-la-Gadelière, dans l’Eure-et-Loir.
Comme il est troublant de lire cette histoire, terrible, relatée sur les panneaux bleus de l’exposition, alors qu’à proximité figurent les planches réalisées par Gotlib à propos de son enfance… D’un côté le drame, l’horreur la plus abjecte. De l’autre, de la bande-dessinée joyeuse, insouciante. Contraste saisissant et émouvant.

Crédits : © Gotlib – Dargaud

 

Cette planche, tirée de Chanson aigre-douce, est un symbole parfait de l’œuvre de Gotlib. Son humour, bien sûr, mais aussi son sens de la finesse et de la subtilité. Son côté « bavard », également. Prière, alors, de prévoir deux bonnes heures, et plus, pour se délecter de cette exposition. Et d’espérer, surtout, ne pas la voir noire de monde car lire tout cela demande du temps. Beaucoup de temps. Il serait dommage de se trouver pressé par le flux des visiteurs et de devoir accélérer le mouvement.
Car, des débuts de Gotlib avec Nanar et Jujube jusqu’à Superdupont et Gai-Luron, on voit toute l’évolution de son talent. Quant à nous, on a, évidemment, un attrait particulier pour ses Dingodossiers et sa Rubrique-à-Brac, sublimes d’intelligence. Sa période Pilote, en somme, avec son grand ami Goscinny. Puis l’Echo des Savanes, Fluide Glacial… Quarante ans de l’histoire de la BD en France. Une merveille.

LA QUALITÉ LITTÉRAIRE DE GOTLIB TROP PEU MISE EN AVANT

Un manque, un seul, dans cette exposition. La qualité littéraire de Gotlib ne transparaît pas assez. On la devine à travers ses textes accompagnant ses planches mais Gotlib, c’est aussi une plume parfaitement ciselée, qui n’a pas besoin de dessins. Ses éditoriaux dans Fluide Glacial étaient tous des monuments de perfection littéraires. Or, on n’en voit pas trace ici. C’est dommage mais, avec ce qui nous est déjà proposé, on a largement de quoi passer un moment formidable.
Et en parlant de Fluide Glacial : il va sans dire qu’il faut absolument acheter le hors-série spécial Gotlib sorti opportunément pas plus tard que le mois dernier.

 

 

Les mondes de Gotlib
Musée d’art et d’histoire du judaïsme
71, rue du Temple
Paris, IIIe
Jusqu’au 27 juillet 2014