20140403

Le diable, tout le temps x Donald Ray Pollock

Le diable, tout le temps x Donald Ray Pollock

Le diable, tout le temps est un de ces livres qui, une fois qu’il a de l’emprise sur toi ne te lâchera plus. Il aura même tendance à te hanter non seulement pendant sa lecture mais également longtemps après l’avoir refermé. Certes il est difficile de rentrer dedans, les premières pages peuvent paraître hermétiques et incohérentes […]


Le diable, tout le temps est un de ces livres qui, une fois qu’il a de l’emprise sur toi ne te lâchera plus. Il aura même tendance à te hanter non seulement pendant sa lecture mais également longtemps après l’avoir refermé.

Certes il est difficile de rentrer dedans, les premières pages peuvent paraître hermétiques et incohérentes mais il est nécessaire de s’accrocher… car la récompense est de taille…

 

De la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 60, le récit est composé d’histoires individuelles qui finiront par n’en former qu’une seule. La construction du livre est exemplaire et jamais le lecteur n’arrivera à prévoir l’imbrication des récits ni le sort (pas toujours envieux) réservés aux personnages.  Tout s’assemble tellement finement et naturellement que chaque page de ce livre se savoure comme un met rare et raffiné (bon sauf les premières, un peu plus laborieuses à avaler, tu m’as compris !!).

Ces destins croisés ont pour points communs une profonde misère, le dogme de la religion poussé à son paroxysme et une violence latente, tapie dans l’ombre, explosive et sans concession surtout.

Ici, tous les protagonistes sont perdus, obsédés par la religion et particulièrement ce duo de prédicateurs dont l’un, poussé par l’autre, assassine de sang-froid sa femme adorée et aimante persuadé qu’il sera en mesure de la ressusciter via sa foi… Ou encore ce père qui perd la raison face à son arbre à prières, objet sacrificiel en permanence souillé de sang en vue de la rémission de l’état de santé de sa femme atteinte gravement du cancer, imaginez l’état du fils (dont les errances feront l’objet d’une histoire)…

Tu vois bien, lecteur, les thèmes et les sorts réservés à tous ces personnages sont misérables, la mort rôde partout et chacun s’en sort comme il peut même si cela implique de mépriser et d’écraser les autres sur son passage.

 

D. R. Pollock place l’intrigue dans son Ohio natal et visiblement il sait parfaitement de quoi il parle puisqu’il semble avoir lui-même goûté au pays, à son ruralisme et à ses joies… disons particulières. L’auteur a effectivement travaillé dans une usine de pâte à papier pendant 32 ans en tant qu’ouvrier et conducteur de camions avant de se mettre avec succès à l’écriture. On imagine sa vie pas très folichonne au fond de Knockemstiff dans le sud de l’Ohio, village comptabilisant 200 têtes de pipe à tout casser.

 

L’ambiance est triste à souhait et c’est vrai que le livre fait penser à un certain « Last Exit to Brooklyn » de Hubert Selby Junior, paru en 1964, qui décrit son ouvrage comme : « les horreurs d’une vie sans amour », et qui fut un véritable choc pour l’auteur de ces lignes, votre humble serviteur. Les deux auteurs partagent assurément ce goût pour le misérabilisme et excellent dans l’art de la description de vies gâchées, foutues en l’air souvent pour rien ou si peu.

En recherchant un peu, j’apprends que D. R. Pollock appartient au mouvement du « dirty realism », au même titre que Selby Jr ou encore Bukowski. Ce mouvement littéraire datant des années 70-80 prône la description de la vie quotidienne et de ses actes les plus banals dans ce qu’il y a de plus sordide. Pas de héros, juste des êtres normaux, crasseux et on ne peut plus tristes, voici la définition historique du genre : « les réalistes sales s’intéressèrent aux dépossédés, à l’autre Amérique, celle des marginaux et des caravanes. Le ton était principalement minimaliste ; simple à l’impossible ». Effectivement, pas de pages entières de descriptions à la Zola, tout est sommaire, chirurgical et jamais superflu. Chaque mot compte et jamais l’auteur ne cherche à juger ses personnages. Ceux-ci évoluent dans leurs mondes, bien à part, et la mort ainsi que la déception rôdent et arrivent à coup sûr. Prenant et envoutant même…