20140428

Masculinisation des femmes et streetwear

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Elles s’appellent Hortense ou Charlotte et elles s’encanaillent avec du streetwear. Si possible très masculin. Bonnet, casquette, blouson de sport, doc martens ou veste militaire. Apache, en direct live depuis la Belgique, décrypte pour vous cette masculinisation des esprits, depuis la sape jusqu’à l’attitude.

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Tu as l’apparence d’une fille éduquée, un air innocent, une peau nacrée… Et des Nike aux pieds. Les grungeoises et les filles des quartiers sud bruxellois ne jurent plus que par la Nike, la bonne vieille bulle d’air, celle qui te faisait fantasmer quand tu frottais l’acné de ton front de puceau à la vitrine du M&M sport de Ribaucourt.
On va te parler ici de comment la femme bourgeoise d’aujourd’hui se masculinise, de la sape à l’attitude.

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Passée du look des parias illettrées de Ma 6-T va cracker, Tacchini taches de harissa sur fond de cassette Dj Abdel, au quotidien Clueless des blogueuses à chignon de Fort Jaco, la Nike Air Max est l’emblème d’un changement. Un changement peut-être plus global et tendanciel qu’on ne le pense. Ok, ce n’est qu’une godasse mais t’en vois, toi, des millions de joggeurs à Uccle ?
Aujourd’hui on ne s’encanaille plus en votant communiste, en couchant avec un Arabe pour faire chier papa, ou en fumant du haschisch. Etre alter, quand on gare sa Fiotte 500 au Châtelain, ça passe par autre chose.
Et cette autre chose, c’est pour Marie-Chantal d’intégrer un ou des éléments street à son quotidien BCBG. Et ce « street », bah c’est le sportwear ! Bah oui. Cela pourrait être de se mettre au graffiti, aussi. Mais, y a rien à faire, ça reste bof de devoir aller se faire chercher au poste par papa pour avoir étaler un double C Chanel sur une station Villo… Le break dance, alors ? Pareil, y a ce côté province Missy Eliott 2010, meuf R&B, so not tumblr… Sans parler du rap, du slam (han ?), du deal de shit ou du foot avec une cannette de Pom’s… Du coup, oui, va pour le sportwear, ou plutôt le streetwear, dérivé historique autrefois confidentiel et local, maintenant intégré à notre culture urbaine. 

POP DAT SHIT NIGGA

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Bon, ce n’est pas juste le hip-hop, le streetwear. C’est plutôt plic-ploc. Bonnet sur cheveux lisses soignés : pas la fan de Nirvana, la bimbo hashtagramme donc. Mais aussi blouson de baseball-basketball-football américain, veste militaire (avec ou sans camouflage), flirt punk avec les clous ou le perfecto, Doc Martens, chemises de gangs chicanos, bandanas…
Dans tous les cas, que ce soit un univers street très hip-hop noir, un punk-rock blanc des rues de Manchester, un look de vétéran ou du workwear d’ouvrier, il y a une constante, toujours : c’est masculin. C’est masculin, dur, fort. C’est l’opposé de la dame vieille France ou de la corporate winneuse.
Mais on ne s’encanaille pas en devenant un voyou ou un plombier skateur. Gâcher tout le potentiel d’être bien née, ça foutrait la rage même aux pauvres. Elles ont la décence de ne pas le faire. On évitera tant les gardes à vue que le total look Jordan en playoffs.
Non, toute la subtilité, tout l’art consiste en ce mélange habile que la blogueuse manie bien : rester sur le fil qui relie « trop bien mon petit cul dans cette petite robe Zadig » et « meuf téma mes max 90 neon ».
Que ce soit la middle class ou le haut du tableau, la clé reste l’alliance d’un élément masculin, street, ghetto, sport, rock – certains diront même agressif -, et une touche féminine.

ETRE TROP FEMININE, C’EST RISQUER L’ESTAMPILLAGE CAGOLE

Mais, d’abord, pourquoi cette masculinisation du style ? Il faut sans doute y voir l’effet « grande ville », voire l’effet « Occident ». Passez quelques jours en Europe de l’Est ou en Amérique latine et vous remarquerez le look nettement plus sexué des locales. On sent une volonté d’être et d’agir selon ce qu’on considère comme nettement marqué féminin. Et pas un truc flou hybride mélangeant divers influences, divers univers ou toutes sortes de trucs chelous qui filent la migraine aux mecs qui ne veulent pas d’une plaquette explicative de musée ou un article de Elle pour comprendre la tenue de leur zouze.
Non, les femmes occidentales semblent vouloir échapper à quelque chose. Que ce soit à Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, Maastricht ou Cergy-Pontoise, en gros là où il fait moche trois quart de l’année, être jolie et ce qu’on appelle communément « bonne » ne suffit pas. Le style ma grosse, le style !
Si on passe à un niveau suffisamment macro, la femme « mondiale » actuelle s’en bat la race des Vans, des casquettes Starter ou des parkas Carhartt. Sans parler des sweat-shirts Homies. La femme typique mondiale se sentirait bizarre de porter un sweat gris à logo en dehors d’un contexte sportif. La target, c’est plus Victoria Beckham ou Shakira que la modasse de Brooklyn à blouson bombers de skinhead.
Si après une dose de GHB tu te réveilles dans un endroit inconnu et que tu aperçois une meuf, même supra belle, coupe Jeanne d’Arc période Besson, trench Kramer de Seinfeld, t-shirt Les Pierrafeu et une paire de Jordan : tu es fort probablement dans un quartier trendy de Londres-Est et pas un quartier huppé de Zagreb.
La raison semble en être la suivante : si tu es un peu trop féminine ici, tu risques selon la situation et l’interlocuteur, l’estampillage cagole, beaufette, voire salope, ce dernier mot étant le terme à la fois le plus schizo et creux de la langue française.

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DU MASCULIN, OUI, MAIS PAS N’IMPORTE COMMENT

Il faut donc être stylée, cool, sexy (bonne) mais, en même temps, un peu bad ass. La bombe étant ainsi désamorcée, je suis une meuf tendance et pas une bimbo à décolleté robe paillette Danse avec les stars (la norme au Venezuela).
Bon, cela dit, la subtilité ne semble devoir être remarquée qu’uniquement entre filles. Les hommes, eux, restent ces êtres basiques, sortes de déjections amphibies qui éructent « pute, pute, pute » quoi qu’il arrive au passage des demoiselles au look pourtant savamment goupillé…
L’Occident est donc devenu cet endroit où, enfin, la créativité par le mélange dépasse l’unique plaisir des mâles, celui qu’ils avaient encore dans les 90’s à la vue des vos courbes compressées dans un tube de polyester, comme les meufs trop bonnes des clips de Prince, mais avec un peu de legging transparent (salut Jen Selter http://instagram.com/jenselter#) quand même.
Bon ça, c’est plié. C’est la faute à la complexité de la culture, au mélange des genres, au féminisme et au fait que vous ne puissiez pas vous balader dans votre ville sans avoir à rentrer chez vous les yeux gorgés de haine, le rimmel moite et avec l’envie de faire couiner dans son sang ce gros porc en jogging qui vous a traitée de pute ou de serpillière à foutre.
Très bien, donc. Un look plus masculin, pour ne pas être trop féminine… Mais pourquoi ne pas porter un costume trois pièces, alors ? On rembobine : la fille des beaux quartiers veut s’encanailler, ne pas être trop féminine, ou en tout cas pas de manière unidimensionnelle : elle a beau être riche, belle et faire de l’équitation, elle écoute Rick Ross, merde quoi ! Mais du masculin pas n’importe comment, du masculin street. Wesh.

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Orties : quand les grungeoises font du rap, entre gangsta gothique et féminisme agressif.

Là, on va pas vous la faire sur la glamourisation du ghetto, du pauvre libre, hédoniste et extrême, que ce soit l’afro-américain du Queens ou le work class hero de Liverpool. On pourrait imaginer à l’avenir la meuf caillera folk Bob Dylan transgenre. Ou de la dynamique où les riches imitent les pauvres et où les pauvres admirent et imitent le luxe des riches. Jusqu’à ce que ces riches s’en lassent (cf l’effet Lacoste) et en inventent un autre genre, de ce luxe qui récupère et pervertis les codes de la rue (le graffiti et Vuitton). Parfois même du sulfureux (blousons noirs, punks), de la bad girl (tenues proches de celles très codifiées des gangs latinos), tout ceci c’est un ensemble de connotations nouvelles dans l’expression urbaine au quotidien pour la femme.
Peut-être, au final, se sont-elles inconsciemment dit qu’en intégrant leur look, les femmes se feraient moins traiter de putes par les hommes…
Ce qui nous parait certain, c’est que là où le streetwear était dans son habitat naturel en milieu populaire, il fait maintenant une percée fulgurante en territoire bourgeois… Au final, répondons à notre question : en quoi est-ce que toutes ces histoires de chiffons indiquent une masculinisation ?

« JE VEUX TE DIRE A TOI, HOMME, QUE JE SUIS FORTE ET DURE »

Un des avantages du marketing, c’est que tu reçois parfois des infos à caractère sociétal. On sait par exemple que les femmes consomment, de manière très nette et constante, de plus en plus de whisky, ce qui était résolument masculin. Ce n’est pas de la sape mais ça reste un choix de consommation, une préférence. Et, de nos jours, si ce n’est ni la religion, ni la politique, ni le clan ou un quelconque dogme qui nous définit et nous dirige, n’est-ce pas la seule consommation ?
Des femmes qui se torchent, comme toi, pour oublier leur semaine ou pécho comme toi, et qui s’habillent…comme toi. Avec une touche de sexe, mais pas trop. Tu es aux commandes de ta sex life avec un ratio de 23% sur Tinder. Tu dois scroller 10 minutes pour faire le tour de ton LinkedIn tellement ton CV dégouline de réussite. Tu parles en verlan et tu vas aux concerts d’A$AP Rocky. Tu mattes le foot avec ton maillot du Barça. Peut-être fais-tu aussi du rap caillera glam (cf. ORTIES ). Tu t’appelles Hortense, Camille, Louise, Charlotte…
Et le message que tu livres, c’est : « Je veux te dire à toi, homme, que je suis forte et dure, masculine comme toi, sans même que tu aies à me parler. » C’est ce que tu montres aux autres, un message instantané que tu veux envoyer et, chez certaines, on a les moyens et la connaissance pour pouvoir l’exprimer à travers le vêtement.
Nous espérons juste que la femme, endurcie après toutes ces années d’insultes dans le métro et de pression sociale constante lui infligeant le désir d’être tout à la fois caillera, glam, winneuse carriériste, bonne copine et enfant modèle, trouvera encore la force de nous faire une place dans son cœur, quelque part entre sa collection de sneakers et ses plans cul.