20140519

Damon Albarn : I.A. (Indigence Artificielle)

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Après Blur, Gorillaz, The Good, The Bad and The Queen, et quelques projets annexes, Damon Albarn assume un album sous sa propre identité. N’aurait-il pas mieux fait de rester caché ?


Les années 90 qui ont vu naître l’artiste Damon Albarn sont loin derrière nous. En termes de gestion de carrière, le chanteur de Blur et Gorillaz avait, jusqu’ici, fait un sans-faute. Avant tout, il a su se renouveler. Rien qu’avec Blur, le chanteur a brillamment négocié le virage de la britpop, genre très vite périmé dans lequel des dizaines de gloires éphémères sont restées engluées comme des mouches dans la toile de l’araignée. Il a su accompagner le groupe vers des horizons musicalement plus variés, riches, voire expérimentaux, sans perdre la faveur du public, un peu à la manière de Radiohead, dans un autre genre. Oui, Blur est un groupe respecté.

Il est impossible d’observer cette dernière décennie bénie du rock anglais sans songer un instant que le public, par l’entremise de la presse, avait mis en concurrence le groupe avec celui des mancuniens Oasis. Avec 20 ans de recul, l’idée fait sourire. Blur est allé, artistiquement, bien plus loin que n’iront jamais les frères Gallagher, qui ne se sont jamais remis du carton planétaire de (What’s the Story) Moring Glory en 1996.
Oasis est resté le groupe de deux frangins bêtes et méchants qui tournent depuis deux décennies sur les mêmes accords, ensemble ou chacun de leur côté. Beady Eye est de l’Oasis sans les fruits et High Flying Birds est une longue suite de « Wonderwall » sans la voix. Passons.

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De son côté, Albarn a toujours su épouser son époque, comme il l’a prouvé dès le début des années 2000 avec Gorillaz. Un side-project devenu main-project, objet hybride se fondant à la perfection dans le moule de la fusion des genres, qui est aujourd’hui la norme de la pop internationale. Même ses projets plus anecdotiques, comme cet album avec des musiciens maliens (Mali Music) ou cet opéra pop chinois, Monkey, Journey to the West, ont été perçus comme super cool, alors que personne ne les a jamais écoutés.

Il ne restait plus au chanteur à belle gueule qu’à se produire sous son propre nom pour boucler cette longue trajectoire, sans lads à ses côtés ni hologrammes pour se cacher. C’est donc chose faite avec Everyday Robots, un album encensé avant même qu’il ne sorte. Parce que c’est Damon Albarn, le mec du groupe respecté Blur, le mec du groupe respecté Gorillaz, le mec des projets respectés qu’on n’a jamais écoutés. Albarn pourrait faire de la musique en pissant sur un iPad, il serait respecté. Et c’est exactement ce qu’il fait avec Everyday Robots.

ENTRE MUSIQUE INDUSTRIELLE INCARNÉE ET MINIMALISME RHABILLÉ, UN ALBUM SOLO D’UN ENNUI PROFOND

Car, malheureusement, cet album solo est d’un ennui profond. Chaque titre n’est qu’une succession de tableaux atmosphériques paresseux, misant sur des ambiances minimalistes frileusement déglinguées. Il est ici de rigueur que chaque chanson démarre avec un bruit étrange, soit un leitmotiv répétitif jusqu’à l’abrutissant. Résultat, ça fait poc-poc, couic-couic, bzzzz-bzzzz, crin-crin ou flic-flac.
Dans « Everyday Robot », on dirait une porte qui grince. Dans « Hostiles », un aboiement de chien enregistré dans une boite de Canigou. Dans « Lonely Press Play », une petite cuiller attachée à une corde à linge qui vient taper, au gré du vent, contre une gouttière, entre deux retours charriot de machine à écrire. Dans « The Selfish Giant », une Spontex passée sur évier en inox « nid d’abeille ». Dans « You & Me », un sonar de sous-marin nucléaire dont le réacteur est en train de lâcher suite à l’avarie provoquée par une torpille lancée depuis un bâtiment russe de classe Oscar pour cause de violation des eaux territoriales ukrainiennes. Dans « Parakeet », le bruit du saut de la citrouille du jeu de plate-forme Cauldron sur Amstrad CPC 6128 mélangé à un son de Miel Pops mâchés par un babouin. Dans « Heavy Seas of Love », la tonalité (très discrète) d’un téléphone portable Motorola Star-Tac de 1996 passée dans un vocoder. Et, dans « Photographs », le vol d’une mouche bleue par un malentendant, entre un acouphène de teufeur sous kétamine et le ronronnement électrique d’un câble haute-tension perçu, 500 mètres plus haut, par une cigogne en migration vers Ouarzazate.

Autour de ces « bruits », le musicien construit toute une série de tableaux creux, en se contentant de plaquer des accords pauvres et des lignes de voix molles. Entre musique industrielle incarnée et minimalisme rhabillé, Albarn joue la carte fripée de la déshumanisation, laissant traîner son chant comme une paire de godasses usées sur le plancher, en se prenant pour le dernier homme sur Terre. Seulement voilà, le dernier homme sur Terre existe déjà, c’est Thom Yorke.
Le seul rayon de soleil sur cette banquise crevassée qu’est « Everyday Robot » vient du titre à l’arôme tropical « Mr Tembo », qui n’est pas sans rappeler les incursions pop de Gorillaz. Mais bon, si soleil il y a, c’est malheureusement celui, artificiel, de la « plastic beach ».

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Comme nous le disions plus haut, Damon Albarn a toujours su épouser son époque. Et il est navrant de constater que celle actuelle se contente d’encenser des contenants sans plus se soucier du contenu; l’image et la réputation d’un auteur ayant pris l’ascendant sur le jugement de ses œuvres. Voilà pour la presse unanime. Concernant la musique de Damon Albarn en solo, on retiendra seulement que le thème de la déshumanisation n’est pertinent que dans la mesure où un robot est une enveloppe sans âme. Daft Punk l’a déjà brillamment prouvé. Mais si l’intelligence artificielle est l’avenir de l’humanité, elle n’est sans doute pas celui de la musique.