20140512

La voie de l’ennemi : une lenteur finalement agréable

voie de l'ennemi affiche

Rachid Bouchareb signe un film malin. Pour ne pas dire roublard. Il nous embarque dans un faux rythme très lent qui, si on l’accepte, surprend agréablement. Et fait de cette Voie de l’ennemi, qui est tout sauf un remake de Deux hommes dans la ville, un joli moment de cinéma.


Le film américain d’un cinéaste Français. Qui plus présenté comme le remake d’un grand standard d’antan, Deux hommes dans la ville, avec Gabin et Delon. Deux bonnes raisons d’avoir peur. Mais, en réalité, deux mauvaises raisons. La voie de l’ennemi, de Rachid Bouchareb, surprend agréablement. C’est malin, souvent subtil, seulement suggéré et toujours joli.
Loin, donc, des craintes initiales. On a tant vu, pourtant, de réalisateurs français aller faire leur film made in the US, et se contenter de regarder couler devant leur caméra la masse de pognon amassée, sans imagination aucune. On en a tant vus, aussi, filmer paresseusement de mauvais remakes, se disant qu’un bon film d’hier ferait forcément, sans trop se forcer, un bon film d’aujourd’hui.

SURTOUT PAS UN REMAKE

voie de l'ennemi affiche

Rachid Bouchareb évite ces deux écueils. D’abord parce que, hormis son casting, avec Forest Whitaker et Harvey Keitel, son film n’est pas « Américain », dans le sens boum-boum-ça-explose-et-tire-de-partout (on le concède, on a parfois une conception un brin caricaturale du film hollywoodien). Ensuite parce que c’est tout sauf un remake. Tout juste si c’est très librement inspiré de Deux hommes dans la vie. Rachid Bouchareb, en effet, n’en garde que la trame principale pour, très vite, s’en écarter. Et, surtout, s’approprier l’histoire.
Mais l’histoire, justement. Garnett (Forest Whitaker) est en prison depuis dix-huit longues années. Son crime? Avoir tué l’adjoint du shérif. Mais alors franchement salement. Rholala oui alors, très salement. Sauf que, depuis, le garçon a changé. Il s’est converti à l’islam, et fait figure de prisonnier modèle. Tellement qu’on l’autorise à sortir avant qu’il ait purgé la totalité de sa peine.
Mais pas n’importe comment. Il est suivi, de près, par l’agent de probation Emily Smith (Brenda Blethyn). Ça, c’est pour son bien. Il l’est aussi, suivi, et ça c’est nettement moins cool, par le shérif Agati (Harvey Keitel). Il a quelques raisons d’avoir les crocs, le shérif, faut dire. C’est lui qui était déjà en place il y a 18 ans, quand son adjoint a été fracassé par Garnett. Et, pour Agati, le temps ne fait rien à l’affaire : un criminel reste un criminel, et jamais ne se repent.

UN FOREST WHITAKER TOUT EN RETENUE

la-voie-de-l-ennemi-forest-whitaker

Un film sur la rédemption, en somme. Garnett, en ancien méchant devenu gentil, qui peine à échapper à son passé. Comme c’est dur de se réinsérer… Trouver un travail, en dépit de ces 18 années de trou dans le CV. Refaire sa vie, tout simplement. Ne pas retomber, surtout, quand le shérif vous cherche des noises. Et pas que lui, d’ailleurs. Ses anciens potes de sa période voyou, aussi.
Un pitch très classique, on en conviendra. Mais c’est là que Rachid Bouchareb se montre malin. De ce triangle Garnett – shérif – vieux potes, on attend des étincelles. Que ça flingue de partout. De la violence, de l’action. On n’en a pas. Pas un seul instant. Première surprise. Agréable.
Le rythme du film, extrêmement lent, pourrait même déranger. Mais, là, Bouchareb, après s’être fait malin, se montre subtil. Cette lenteur, si on l’accepte – il faut quand même « rentrer » dedans – devient une force. Elle surprend. On se dit qu’elle ne durera pas. Et le simple fait qu’elle dure confine au génie.
Enfin au génie… On s’emballe un peu. La voie de l’ennemi n’est pas un chef-d’oeuvre, surtout pas. C’est un bon film, et c’est déjà pas mal. La montée de la colère, chez Garnett, est magnifiquement incarnée par Forest Whitaker. Tout dans la suggestion, la retenue. La haine, l’incompréhension. Cette boule, qui se forme dans le ventre, le coeur, le cerveau, et qu’il essaie de maîtriser, contenir. Qui menace, à chaque instant, chaque étincelle, de jaillir avec hargne.

DE LA JOLIE PSYCHOLOGIE QUAND ON CRAIGNAIT DE L’ACTION GRATUITE

3-format43Harvey Keitel, dans le rôle du shérif, en apparaît par contraste plus fade, plus en retrait. C’est une légère déception, mais il fait le job quand même. Brenda Blethyn, elle, est parfaite dans son rôle d’agent de probation. On ne connaît rien de ses failles, mais on les soupçonne profondes. On aurait aimé, sans doute, voir son personnage un poil davantage exploité. Qu’importe. Elle en impose déjà suffisamment. Une sorte de chien de garde, bien intentionnée, mais qui n’hésitera pas à sortir les dents s’il le faut. Une femme forte.

Un mot, enfin, des décors du désert du Nouveau Mexique. Sublimes, cela va sans dire. Mille fois filmés, certes, mais Rachid Bouchareb parvient à les exploiter finement. C’est beau, évidemment – un coucher de soleil sur un paysage désertique, cela fera toujours son petit effet – mais on sent que la caméra n’est pas posée n’importe où, au hasard. C’est pensé, cela se voit, mais sans être non plus trop intellectualisé. Pas de recherches esthétiques outrancières.
On a ainsi, au final, un film qu’on a l’impression d’avoir peut-être déjà vu ailleurs, mais qui parvient à surprendre malgré tout. Parce que c’est lent, joliment lent. Parce que, surtout, c’est un film sur la psychologie d’un homme traqué, à bout, quand on s’attend à voir de l’action. Un homme dont, jusqu’au bout, on ne sait s’il va tenir ou, au contraire craquer.