20140505

Le cinéma belge : tout sauf une blague

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Vous allez nous dire : « On va encore parler de la Belgique ? ». Bah oui. Désolé. Mais c’est pas notre faute s’ils réussissent tout ou presque, eux. Alors après vous avoir fait visiter la capitale, découvrir la musique, vous avoir donné faim avec les frites et soif avec la bière, si on parlait cinéma ? Attention, morceaux choisis.


Vous allez nous dire : « On va encore parler de la Belgique ? ». Bah oui. Désolé. Mais c’est pas notre faute s’ils réussissent tout ou presque, eux. Alors après vous avoir fait visiter la capitale, découvrir la musique, vous avoir donné faim avec les frites et soif avec la bière, si on parlait cinéma ? Attention, morceaux choisis.

LES ANNÉES 90, UN TOURNANT

Certains d’entre nous étaient encore tout jeunes en 1992, et c’est pourtant une date très importante pour le cinéma belge. En effet, le 4 novembre précisément, sortait sur grand écran le cultissime C’est arrivé près de chez vous, d’André Bonzel, Rémy Belvaux et l’exceptionnel Benoît Poelvoorde. Un OCNI (Objet Cinématographique Non Identifié) prônant un humour noir à toute épreuve, comme un miroir absurde et sérieux tout à la fois sur la violence dans le 7ème art.

Faux documentaire suivant les pérégrinations d’un belge en Belgique, petit criminel avec ses idées, qui entraînera les journalistes qui le suivent dans ses délits et sa philosophie singulière.
Caméra à l’épaule, noir et blanc, largement inspirée de la non moins culte émission strip-tease, cette œuvre pourtant cynique, choquante et sanglante dans son contenu (on boit, on fait peur aux vieilles, on viole et on tue, même des enfants, rien que ça !) sera acclamée à Cannes en 1992 et recevra deux prix : celui de la Semaine de la Critique, et le Prix Spécial de la Jeunesse.

Si vous avez une soirée cocktail de prévue bientôt, on vous conseille le Petit Grégory

Autres grands protagonistes d’un cinéma belge renaissant dans les années 1990, les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne seront les instigateurs d’un cinéma réflexif sur une société en proie à plusieurs malaises. Prenant souvent la famille comme modèle, ces deux frères, à la fois réalisateurs, scénaristes et producteurs, travaillant toujours de paire, présenteront trois œuvres déjà majeures de 1992 à 1999, à savoir Je pense à vousLa promesse et Rosetta.

Il faut le rappeler, le cinéma belge est, comme à peu près tout en Belgique, en quelque sorte scindé entre le cinéma belge francophone, donc wallon, et le cinéma flamand, et ce depuis les premiers temps. Ce renouveau du cinéma belge des années 1990 se fait d’abord grâce au cinéma wallon, comme nous avons pu le voir précédemment. La transition aux années 2000 se fera également dans ce sens.

LE CINÉMA BELGE FRANCOPHONE, PUISSANCE 2000

Contrairement à un cinéma français qui, se renouvelle assez peu, réutilise toujours les mêmes ficelles et ennuierait presque, le cinéma belge, lui, va trouver plusieurs souffles et de nombreux cinéastes vont sortir du lot, avec un savoir-faire artisanal, appuyé par de petits budgets, alliant le burlesque et le décalé, avec le touchant et le grave.

Là où le cinéma français a de l’argent mais pas d’idées, le cinéma belge, lui, a généralement peu d’argent mais énormément de choses à dire, à montrer. Les réalisateurs français vont parfois jusqu’à dénigrer le cinéma français lui-même, comme nous pouvons le constater dans cet entretien avec Benoît Delépine et Gustave Kervern, deux réalisateurs pourtant français, fondateurs de Groland, qui semblent avoir choisi la Belgique comme terre d’adoption cinématographique, lors d’un entretien réalisé par Fabien Baumann et Adrien Gombeaud, disponible dans la revue Positif de février 2009, n°576 :

« Benoît Delépine est né à Saint-Quentin, dans l’Aisne; Gustave Kervern à l’île Maurice, d’ascendants bretons. Les réalisateurs de Louise-Michel ne sont donc pas belges, détail que nous avons découvert… après avoir pris rendez-vous avec eux. Mais leur cinéma l’est, par la production (Aaltra), une partie de la géographie (la Wallonie, Bruxelles), de nombreux comédiens, mais aussi un ancrage social, un humour grinçant et une fantaisie poétique mêlés (Avida) qui ont d’emblée séduit Positif et les lient sans conteste au cinéma d’outre-Quiévrain.

Fabien Baumann et Adrien Gombeaud :

« Désolés, nous croyions que vous étiez belges… »

Benoît Delépine :

« Souvent, dans les festivals, on nous présente comme belges. Nous ne démentons jamais. Le cinéma français est si détesté que passer pour belges nous évite le lynchage. On a tourné Louise-Michel près de la frontière belge. Aaltra a été tourné en Picardie, pas loin non plus de la Belgique. »»

Il semblerait donc que même sur le sol français, certains réalisateurs fuient le système cinématographique national afin de s’orienter, ici, vers la Belgique, qui semble, selon eux, identitairement plus proche de leurs convictions et de leur vision du cinéma. Et c’est en cela que nous pouvons reconnaître un succès qui est toujours le sien aujourd’hui, ancrant un peu plus la Belgique dans les nations les plus intéressantes culturellement, en Europe et dans le monde entier.

Deux réalisateurs wallons représentent particulièrement cette nouvelle génération de cinéastes.

C’est d’abord le cas de Bouli Lanners. Acteur belge ayant commencé sa carrière au tout début des années 1990, il passe derrière la caméra en 2004 pour son premier film UltranovaLong de 80 petites minutes, ce film décalé, touchant, déroutant a été très bien reçu par la critique, mais a eu peu, trop peu, de visibilité pour toucher un large public, malgré l’annonce d’un très fort potentiel.
C’est avec son deuxième long-métrage, Eldorado, en 2008, que Bouli Lanners s’imposera définitivement comme l’un des grands réalisateurs belges de sa génération. Road-trip dans une Belgique tantôt campagnarde, là où règne l’ennui et la solitude, tantôt citadine, synonyme paradoxalement (jusque dans le titre) soit de réussite, soit de jungle urbaine. Dans cette œuvre, nous suivons avec plein de tendresse, d’humanité et de simplicité, farfelue et mélancolique, deux personnages que tout oppose dès la situation initiale. Bouli Lanners sort en 2011 son troisième long-métrage, Les géants.

Puis il y a Benoît Mariage. Celui qui tenait le rôle du journaliste dans C’est arrivé près de chez vous signera son premier long métrage à l’orée des années 2000. Il travaille de nouveau avec un de ses grands amis, Benoît Poelvoorde, ainsi que Bouli Lanners, sur Les convoyeurs attendent (1999). L’occasion nous est à nouveau donnée ici de découvrir un folklore cinématographique belge, loufoque et touchant. En effet, dans cette œuvre singulière, le père de famille, journaliste et photographe de faits divers, à la rubrique « chiens écrasés », rêve de records et d’entrer dans le Guinness. Pour cela, il demandera à son fils de fermer et ouvrir plus de 40 000 fois une porte en 24 heures…
La notoriété de Benoît Mariage prendra toute son ampleur grâce à son troisième long-métrage, Cowboysorti en 2007. Toujours avec Benoît Poelvoorde en protagoniste principal, et avec un casting 4 étoiles (Julie Depardieu, Gilbert Melki, François Damiens…). Sorte de diptyque faisant écho à Les convoyeurs attendent, nous suivons à nouveau un journaliste en perte de motivation et d’envie, qui tentera de relancer sa carrière en réalisant un documentaire ayant pour sujet une prise d’otages qui s’est déroulée 25 ans plus tôt. La tentative de retrouver le ravisseur ainsi que toutes ses victimes nous donnera l’occasion de nous confronter à la sensibilité et à l’humour grinçant de ses personnages, tout en nous proposant une satire de la société, à l’instar d’un autre faux tournage de faux documentaire qui réunissait déjà Benoît Mariage et Benoît Poelvoorde en 1992 dans C’est arrivé près de chez vous.

Bien entendu, d’autres réalisateurs et réalisatrices wallons méritent d’être connus, notamment Joachim Lafosse, jeune cinéaste d’à peine 40 ans à la filmographie déjà élogieuse, dont nous pourrions citer Nue propriété (2006), sélectionné en compétition à la Mostra de Venise, l’excellent Elève libre (2008) ou encore A perdre la raison (2012). Le cinéma wallon a décidément de beaux jours devant lui. Mais laissons un peu de place au cinéma flamand.

LES CINÉASTES FLAMANDS ET LEUR PETIT SUCCÈS INTERNATIONAL

On se les arrache dans la majorité des festivals internationaux depuis le début des années 2010. Bien entendu, avant cela, le cinéma flamand n’avait, bien sûr, pas à rougir de ses voisins wallons. Mais, d’une certaine manière, le rayonnement dont a bénéficié le cinéma belge par ses productions francophones a eu de l’impact sur la visibilité, qui n’a cessée de grandir, du cinéma flamand.
Depuis 2009, deux grands réalisateurs ont pris leurs marques et ont acquis une notoriété impressionnante sur la scène cinématographique mondiale.

Le premier de ces deux artistes est Felix Van Groeningen. Fort d’une expérience qui s’est construite depuis 2004 avec Steve+Sky, c’est avec le cultissime La Merditude des choses (De Helaasheid der dingen pour les puristes fan de la langue néerlandaise) que sa carrière va prendre un réel tournant.
Adaptée du roman et de la vie de Dimitri Verhulst, écrivain flamand, cette œuvre nous conte l’histoire d’un enfant vivant dans un cadre familial aux relations complexes, au sein d’un petit village fictif des Flandres. Dans ce film, la marginalité, et la misère ambiante, qu’elle soit familiale, sentimentale, sociale ou financière, poussent les protagonistes à sombrer dans une routine faite de dragouilles, d’alcool, de plans foireux, de fausses-bonnes idées, de départs, et d’amour pour Roy Orbison. À la fois sombre et grave, drôlatique et trash, glauque au possible et violent, mais touchant et poétique, La merditude des choses a été acclamé par la presse et à Cannes en 2009, pour son image qui, comme ses personnages, est écorchée par la vie, et pour une mélancolie qui nous fera penser à certaines chansons de Jacques Brel.
Le second tour de main de Felix Van Groeningen réside dans le sublime et non moins mélancolique The broken circle breakdown (Alabama Monroe en France). Attention, ici le cinéaste nous confronte à la maladie, au deuil, et une nouvelle fois au pathos en général. Des pointes d’humour aux scènes qui arrachent le cœur, on passe grâce à ce film du rire aux larmes en quelques secondes, le tout bercé par une bande-originale, composée par le groupe The broken circle breakdown, qui a éponymement donné son nom à l’œuvre. Une folk rythmée, tantôt poignante et sensible, tantôt pleine d’espoir et de joie. On retrouve, côté acteur, le fétiche Johan Heldenbergh (déjà présent dans Steve+Sky et La merditude des choses), peut-être un des plus grands de sa génération, et la magnifique Veerle Baetens, à la voix enchanteresse. Ce couple, si juste à l’écran, nous fait vibrer par la puissance de leur interprétation. 

Sélectionné dans la catégorie du Meilleur film étranger aux Oscars, prix qu’il a remporté aux Césars en France, et même si on ne peut pas plaire à tout le monde, il est difficile de passer à côté d’un chef d’œuvre (oui oui) comme Alabama Monroe. Car on sort de ce film bouleversé et perdu.

Mais les films de Felix Van Groeningen ne sont pas les seules œuvres flamandes à être reconnues mondialement, par les professionnels du domaine, la critique et le public.

En effet, dans un passé assez récent, c’est-à-dire en 2011, sortait sur les grands écrans le surpuissant, en mode grosse claque, Bullhead (Rundskopf en flamand) de Michael R. Roskam. À l’instar d’Alabama Monroe, il sera en compétition pour le Meilleur film étranger de 2011 aux Oscars et remportera un peu partout une ribambelle de récompenses. C’est donc pour le cinéaste flamand, un premier essai transformé, et plutôt deux fois qu’une.

Une des forces du film, au-delà du fait qu’il soit entièrement maîtrisé par son réalisateur, est très certainement la performance du monstrueux (c’est le cas de le dire) Matthias Schoenaerts, que nous avons pu retrouver dans De rouille et d’os en 2012, et c’est loin d’être fini, à notre plus grand bonheur.

Ici, il interprète un homme de la campagne, lieu privilégié du cinéma belge. Un homme à fleur de peau, frustré, que cela soit sexuellement ou sentimentalement (les deux allant souvent de paire) à cause d’un terrible événement survenu dans sa jeunesse. Dans ce film qu’on pourrait qualifié de « noir » sur fond de trafic d’hormones, et qui tient toutes les promesses du polar, on retrouve toute l’humanité et la compassion portées aux protagonistes dans le cinéma belge. À nouveau, le spectateur fait face à une fiction poignante qui prend le cœur et l’esprit jusqu’au dénouement, emplie d’une violence et d’une beauté qu’on pouvait déjà trouver chez Nicolas Winding Refn (Pusher trilogyBronsonValhalla rising, Drive ou encore Only god forgives).

Si vous avez envie de découvrir quelque chose de nouveau, de beau, qui prend les nerfs et les tripes, si vous appréciez le cinéma belge, et le cinéma tout court, qui nous aime nous suive.

THE END

Comme vous avez pu, on l’espère, le (re)découvrir, le cinéma belge, qu’il soit wallon ou flamand, est un refuge de pépites dont il serait dur de se priver.

Mais je vous vois venir, bande de petits sacripants. « Ouais le mec il fait un article sur le cinéma belge et il parle même pas de Dikkenek ». Tout simplement parce que Dikkenek fait office de film cliché, film à sketches sur la Belgique qui reprend simplement l’humour dont on attend bêtement de lui, une sorte de Bienvenue chez les Ch’tis qu’on aurait tourné à Bruxelles. Une blague qui aura amusé une génération par ses répliques ressorties à toutes les sauces, surtout sauce Dallas, et au supercasting presque plus français que belge.

Donc nous n’en parlerons pas ici parce que non, le cinéma belge n’est pas une blague. C’est même tout le contraire.

En illustration, le super logo d’un super studio belgicain Oilinwater