20140603

Le Trésor de Naples, où comment les hommes cherchent à amadouer le divin

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Bien plus que de simples pièces d’orfèvrerie, sublimes et précieuses, ce Trésor de Naples, exposé au musée Maillol, raconte une histoire d’hommes. D’hommes et de volcan. D’hommes et de divin. Comment une ville offre un trésor à son saint protecteur en échange de son intercession. A voir.


On a vu Naples. On a vu les églises, Herculanum et Pompéi. On a même vu les fresques et les autels dédiés à Maradona. Mais, honte à nous, on n’a pas vu le Trésor de Naples. Heureusement, le musée Maillol est là pour rattraper ce manque.
L’exemple même du type d’expositions où l’on se rend par habitude, parce que c’est le musée Maillol et qu’on y a vécu de bons moments, notamment avec Basquiat, mais dont on n’attend pas grand-chose. Les Joyaux de San Gennaro? Oui, bon, très bien, des pièces d’orfèvrerie. Parfait…

MEME LES LIONS N’EN VOULURENT PAS

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On en ressort scotché. Par les beautés des pièces exposées. Par leur finesse. Leur extravagance, aussi. Par la folie des hommes, enfin, prêts à tous les sacrifices pour obtenir l’intercession du divin. Comme l’homme est irrationnel, en fait. Et comme il a raison de l’être, finalement, tant cela donne de si sublimes choses.
Mais San Gennaro, d’abord. Saint Janvier en bon français. Le brave homme est né en 270 à Naples. Il est mort en martyr en 305. Gentiment décapité. On avait d’abord prévu quelque-chose de plus subtil pour lui, mais les lions, ces sagouins, l’ont superbement ignoré une première fois. Alors va pour la décollation. L’homme a en effet ceci de différent du lion que, même le ventre plein, il est capable d’horreurs. Brave race que la nôtre.
Mais, enfin, là n’est pas le propos. D’autant qu’il ne faut pas non plus prendre les tortionnaires de Gennaro que pour des cons.

Bien sûr qu’ils avaient pris soin d’affamer les bestiaux avant, vous les prenez pour des amateurs ou quoi?!


CONTRAT NOIR SUR BLANC

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Toujours est-il que Gennaro, rapidement devenu saint, donc San Gennaro, est vénéré dans la région de Naples dès le Vème siècle au moins. Comme qui dirait saint protecteur de la ville qu’il devient. Contre le volcan et contre la peste. Un joli package n’est-il pas? En gros, les deux saloperies qui, en alternance, viennent se rappeler au doux souvenir des Napolitains.
Pauvres gars. On vous la fait courte, mais ça n’arrête pas. 1527 : la guerre et la peste sont dans la place. 1631 : pof, cette fois c’est le Vésuve qui s’en mêle. La première grosse éruption depuis 130 ans. 1656 : pif, big épidémie de peste, 250.000 morts, quasi la moitié de la ville. C’est le tarif, en même temps, généralement. La moitié qui trinque. L’autre qui reconstruit.

Et Gennaro dans tout cela ? Bah, on le sort à chaque fois que ça tourne au vilain. Et, en 1527 justement, comme ça commence visiblement à les gonfler un peu, les Napolitains, v’là-ti pas que le peuple, implorant le bon saint, se décide à inscrire noir sur blanc, sur contrat, les droits et devoirs de chacun dans ces histoires d’épidémies et de volcan qui grogne. Le deal? Je t’érige une jolie chapelle, je te file un trésor et toi, en échange, tu vas fissa nous protéger de toutes ces merdes. Tope-là camarade, où est-ce qu’on signe?

CINQUANTE ET UN COMPATRONI

C’est le résultat de cet étonnant contrat que l’on peut admirer à Maillol. Tous les dons faits par la population, à leur saint protecteur. Leurs saints, au pluriel, plutôt. Car, une précaution valant mieux qu’une, Gennaro n’est pas seul dans sa tâche. Les Napolitains multiplient les intercessions et nomment de nombreux autres saints patrons, les compatroni comme on dit là-bas (un compatrono, des compatroni si on a bien compris). Jusqu’à 51 en tout, très vite.
Et surtout pas des saints patrons de secondes zones, ça non alors. Chacun a droit à son statutaire en argent pour les représenter, et les adorer. On en voit une bonne partie à Maillol. Et c’est vrai qu’ils sont sublimes. Saint Nicolas, Sainte Irène, Sainte Marie l’Egyptienne, Saint Pierre de Vérone… Voilà pour les plus beaux.
Gennaro, lui, a droit quand même à un traitement spécial. C’est lui le boss oui ou non? Ciboires, calices, plats en tous genres. Les souverains qui se succèdent rivalisent d’idées – et d’ostentations – pour plaire au saint.

COLLIER UN BRIN SURCHARGE 

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Il faut voir la mitre de San Gennaro. Une merveille. Elle comprend 3326 diamants, 198 émeraudes et 168 rubis. On les a comptés nous-mêmes… avant, arrivé à bout de doigts, de faire pleinement confiance au panneau explicatif. C’est franchement joli, et on applaudit bien fort Matteo Treglia qui, en 1713, a réalisé cette mitre.
Il faut voir, aussi, le collier de Gennaro. Des ajouts successifs, roi après roi, prince après prince. Au final, un objet, magique, un brin surchargé, mais franchement bluffant. Aucune idée de ce que ça peut valoir, mais des millions sûrement.
Il faut voir, enfin, l’ostensoir de Murat, offert en 1808. Des pierres précieuses partout, que c’en est presque trop. Et, à propos des petits frenchies, cette anecdote rigolote, à laquelle on ne résiste pas. En 1799, les Français arrivent en ville. Ils n’ont peut-être pas l’air viril, mais ils font peur à voir. Enfin bref. Ils flippent leur race que la population ne les accueille pas comme des libérateurs mais, plutôt, comme des envahisseurs.

Du coup, paf, le génie français s’exprime. On va se mettre Gennaro dans la poche, qu’ils se disent. Ils organisent une procession dans la ville. Vous savez, cette fameuse procession de liquéfaction du sang. Ah! oui, que l’on vous dise, quand même.


CEREMONIE DU SANG UN PEU FORCEE
 

L’un des exploits, et non des moindres, de Gennaro, c’est que son sang, tranquillement coagulé depuis des siècles, se liquéfie à intervalle régulier, quand on le balade dans la ville. Trois fois par an à l’origine. Les 19 septembre, jour de la mort du saint, 16 décembre, jour de l’éruption de 1631 et, enfin, le samedi précédant le premier dimanche de mai. Aujourd’hui, cela ne se produit plus que lors de cette dernière date.
Mais revenons à 1799. Les Français flippent. Ils se disent, malins comme ils sont, que si le miracle de la liquéfaction du sang se produit, comme d’habitude, cela sera susceptible de leur accorder une sorte de blanc-seing. Ils l’organisent. Mais tremblent. La cérémonie a lieu. Le miracle tarde à se produire. Panique dans les rangs. Le général Mac Donald envoie son aide de camp trouver discrètement le chanoine officiant. Le mot à faire passer? S’il ne se passe rien dans les dix minutes, tu seras fusillé coco. Et, ô miracle… le miracle se produit.

C’est franchement fascinant. Cette anecdote, oui, mais l’exposition surtout. Donc à voir. Jusqu’au 20 juillet. Après ce sera trop tard.

Le Trésor de Naples. Les joyaux de San Gennaro
Musée Maillol
59-61, rue de Grenelle
Paris, VIIème
Jusqu’au 20 juillet 2014