20140625

Liebig : un concentré de talent

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Justus Liebig ça n’est pas que la soupe en brique. C’est avant tout une révolution : celle de la chimie et de son enseignement, qui grâce à lui entre de plein pied dans la modernité.


D’accord, Justus Liebig est bien le fondateur de la marque du même nom. Oui, c’est bien son extrait de viande qui lui a permis de créer cette entreprise en 1865. Mais à ce moment-là, Justus a déjà plus de 60 ans : sa véritable œuvre n’a en fait rien à voir avec ce qui s’étale dans les rayons de nos supermarchés. Justus est en réalité un passionné de chimie. Un génie qui défrichera quasiment à lui tout seul des pans entiers de la chimie organique. Un visionnaire qui formera une génération entière de chimistes talentueux.


LA PHASE BADABOUM

Lorsqu’il naît en Allemagne en 1803, la chimie en est encore à ses premiers balbutiements. Mais Lavoisier, mort quelques années plus tôt (guillotiné pendant la Révolution française), a déjà posé les fondations en découvrant que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette maxime signe en quelque sorte l’acte de naissance de la chimie moderne. On referme alors le grand livre de l’alchimie et ses transmutations bizarres pour — ENFIN ! — parler sérieusement. Il y a des éléments chimiques, qui se composent, se font et se défont. Un point c’est tout.

Le père de Justus est plus ou moins apothicaire. Il vend donc des produits chimiques dont on se sert pour réaliser tout un ensemble de choses, un peu à la façon des remèdes de grand-mère. Car même si on ne comprend pas encore tout ce qui se passe d’un point de vue fondamental, ça fait un paquet de temps qu’on teste des trucs. Et on réussit à faire pas mal de choses avec les produits de base, même sans trop savoir comment ça marche. Justus grandit dans cet environnement et il adore mélanger les machins. Tellement qu’il veut d’abord devenir pharmacien comme papa. Mais ce qui l’intéresse, c’est la découverte, l’aventure, l’expérience. Alors il essaie toujours de nouvelles combinaisons. Si bien qu’un jour il fait tout péter dans le grenier.

Une explosion qui met un point final au rêve des études de pharmacie ! S’il veut continuer à tenter des trucs, va falloir qu’il comprenne un peu mieux la chimie. Du haut de ses 17 printemps, il quitte alors le nid familial pour l’université d’Erlangen. Mais cela ne lui convient pas. Il déprime car il n’y a pas de laboratoire accessible pour les étudiants. Impossible de retenter ses expériences de type grenier d’artifice. Notre jeune étudiant est colère. Il faut absolument qu’il fasse péter des trucs. Qu’on le laisse au moins mélanger des liquides qui fument ! Ou qui ont de jolies couleurs ? Ou juste un truc qui pue ?  Mais non, on ne lui propose que des bouquins à se renverser sur la blouse. Pas le même effet. Alors Liebig décide de fuir en France après son doctorat (qu’il obtient à 19 ans !). Précoce mais quelque peu impatient, il ira jusqu’à dire qu’il a perdu deux précieuses années de sa vie à étudier en Allemagne. Et la faute à qui ? « À Schelling, ce brillant philosophe qui a contaminé tout le pays avec ses jolis mots et ses belles idées, et laissé un champ de ruines à la place du savoir et des véritables découvertes ». Et paf, un grand bourre-pif dans la philosophie.

LA PHASE TAGADA

À Paris il travaillera un peu avec Gay-Lussac, un français renommé qui fit de brillantes découvertes, notamment sur les gaz (une loi fondamentale porte d’ailleurs son nom). À ses côtés, il apprendra la haute importance de l’expérience et de son protocole pour dévoiler les mystères de la chimie. Fort de son expérience et de lettres de recommandations de première classe, Liebig peut rentrer en Allemagne la tête haute : on lui offre un poste à l’université de Giessen alors qu’il n’a que 21 ans !

Notre petit chimiste en puissance a enfin les mains libres. Alors il se lâche et décide de mener enfin la révolution qu’il attendait tant : prodiguer un véritablement enseignement de la chimie. Il fonde le premier laboratoire de recherche de tous les temps. Fini les chimistes qui rassemblent leurs instruments dans un coin de leur grenier et bossent tout seuls comme des amateurs. En investissant son propre argent, ils sont bientôt 20 à travailler en parallèle dans son labo. Cela sonne (enfin) le départ de la recherche professionnelle. Les étudiants adorent ce professeur charismatique et plein d’enthousiasme. Les découvertes s’enchaînent. La révolution est en marche. Le monde entier se met à copier son laboratoire. En s’attachant à dispenser un enseignement pragmatique, mêlant théorie et pratique, il jette les bases de l’enseignement moderne des sciences. Son université deviendra le centre mondial de la chimie durant ses 30 années d’activité : nombreux sont les grands chimistes du 19e siècle qui lui doivent tout. Certains n’hésitent pas à le classer parmi les plus grands enseignants de la chimie de tous les temps.

Il défriche à grands coups de serpe la chimie organique en établissant par exemple la théorie des radicaux en 1830 (à 27 ans donc). Grâce à elle, on peut enfin expliquer la vaste diversité des liaisons en chimie organique de façon systématique. Pour étudier tout cela, il invente ses instruments et ses protocoles, encore utilisés aujourd’hui. Justus sera le premier à comprendre le fonctionnement des plantes, leurs besoins en sels minéraux par exemple. Il détruit la théorie encore en cours de l’humus et montre que les plantes consomment ce qui est dans la terre. Si on épuise le sol, on peut le renouveler artificiellement en minéraux. À lui tout seul, il invente l’agriculture industrielle, les fertiliseurs, les engrais… Il est également le premier à comprendre le fonctionnement du corps, et l’origine de sa chaleur (cela provient de la combustion des graisses). 

LA PHASE TSOINTSOIN

Et puis il publie. Plus de 300 références en son nom propre dans le catalogue de la Royal Society, et un paquet d’autres de manière collaborative. Il écrit sur tout, et monte au créneau très souvent pour défendre ses idées bec et ongles. De nombreuses sont fausses d’ailleurs : il pensait que la fermentation était purement chimique et ne nécessitait pas d’organisme vivant. La levure était pour lui inanimée. Il s’engueula ferme avec Pasteur sur le sujet mais Pasteur lui a mis une rouste en lui prouvant qu’il avait tort. Peu importe : Justus débat avec passion, et son travail entraîne dans l’enthousiasme toute une génération de découvreurs.

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L’Allemagne devient ainsi la première puissance en chimie industrielle, et notamment grâce à la teinturerie qu’il a remarquablement fait progresser. Un vrai touche-à-tout ce type ! Vous ai-je dit qu’il avait également créé le premier lait pour enfant en 1867 ? Au commencement était un petit garçon qui aimait mélanger des choses étranges dans un vieux grenier, un enfant qui rêvait de pénétrer les secrets de la nature. À la fin, voilà un homme qui a révolutionné la science, dont les méthodes influeront jusqu’à Edison, qui a entraîné son pays dans le sillon de sa réussite, et qui laissera une marque indélébile dans le vaste champ de la connaissance.

En 1920 fut créé le musée Liebig à l’endroit même de son laboratoire. On dit que c’est l’un des musées de la chimie le plus impressionnant au monde, tant on a bien conservé les témoins de cette histoire extraordinaire. Allez-y faire un tour à l’occasion. Et quand vous verrez un bloc de soupe dans votre supermarché, pensez à autre chose qu’à des croûtons.