20140626

Une fille comme les autres, chronique de la barbarie ordinaire

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« Vous serez effrayé de tourner ces pages, mais vous ne pourrez pas vous en empêcher ». La quatrième de couverture a ici de quoi faire saliver : Stephen King, un des maîtres incontestés du roman horrifique, fait l’apologie de ce Une fille comme les autres, de Jack Ketchum.


« Vous serez effrayé de tourner ces pages, mais vous ne pourrez pas vous en empêcher ». La quatrième de couverture a ici de quoi faire saliver : Stephen King, un des maîtres incontestés du roman horrifique, fait l’apologie de ce Une fille comme les autres, de Jack Ketchum. Il le qualifie d’insoutenable et d’obsessionnel à la fois.
Et si ce petit conseil de lecture avisé donné par, disons un professionnel, ne suffisait pas, sa préface mérite toute l’attention possible. King évoque le nom d’emprunt de l’auteur : Ketchum – issu du nom traditionnellement porté par les bourreaux britanniques (Jack Ketch) et rappelle qu’il fut le secrétaire de Henry Miller…

UNE HISTOIRE TIREE D’UN FAIT DIVERS REEL

Revenons à nos moutons : « The girl next door » en anglais, à ne pas confondre avec le très mauvais film titré ainsi également. L’histoire est tirée d’un fait divers bien réel et sordide à souhait : l’affaire Sylvia Likens. L’intrigue se situe dans les années 50, période obscure d’après-guerre où tant de maris ne sont jamais rentrés.
Nous sommes dans les prairies, au bord des ruisseaux, dans une petite ville du New Jersey. Le paysage est magnifique, la vie plus que tranquille. Et l’installation éphémère de la fête foraine, tous les quatre ans, est le principal événement de cet été brûlant.
Le narrateur, David, un enfant ordinaire dont les parents se déchirent quotidiennement, vit dans la maison en face de celle de ses meilleurs amis dont la mère, Ruth, sans mari, est considérée comme « cool et comme l’une des leurs » par tous les mômes du quartier. Comprendre, en somme, qu’elle se montre bien plus permissive que la moyenne.

BARBARIE ORDINAIRE

David voit un jour sa routine bousculée par l’arrivée de Meg, la jolie nièce de Ruth, qui vient vivre chez elle. Seulement Meg disparaît peu à peu. Elle sort moins de la maison, est effrayée, et semble soumise à une sorte de jeu dirigé par Ruth qui tolère que ses propres enfants et ceux des autres (dont David bien sûr) « tourmentent » Meg.
Tout roule donc en apparence et c’est probablement la force première du livre : les temps d’exposition sont longs, très longs et la situation devient très bizarre. Le climat de malaise s’étend progressivement, mais est très volubile.
La déviance et les dérives sont si subtilement injectées dans le récit que le lecteur est aussi dérangé à la lecture que le narrateur, qui raconte des événements passés il y a plus de trente ans. On devient ainsi presque complice du calvaire de Meg et de celui de David, qui trente ans après les faits, cherche une rédemption.
On vous épargnera la liste des préjudices corporels, moraux et psychologiques infligés à Meg et, dans une moindre mesure, à sa sœurette… Vous les découvrirez bien assez tôt et, surtout, attendrez très longtemps avant de regretter de les lire. Et c’est fort.
L’histoire, pourtant, est finalement banale. Pour autant, Ketchum pose tellement bien et lentement ses personnages qu’ils en deviennent particulièrement vrais et attachants… Le lecteur, qui se reconnaît en eux, se retrouve confronté à ces gentils mômes qui en arrivent à braver le danger et l’interdit avec l’agrément – voire l’incitation – d’une adulte, pour se livrer à des actes de barbarie.

ENTRAINEMENT MALSAIN

Ce fait divers relate parfaitement la façon dont des gens dits « faibles » (ici les enfants) en viennent à suivre aveuglement un leader dans l’exécution des pires sévices possibles et imaginables. Les exemples historiques ne manquent pas, n’est-ce pas ?. Et c’est bien évidemment le traitement littéraire qui passionne ici. Chacun s’exonère de toute responsabilité et reste « passif » en participant collectivement seulement.
Une fille, certes comme les autres, mais qui subit un châtiment tout à fait exceptionnel pour un bon livre d’épouvante à déconseiller aux âmes sensibles.

Une fille comme les autres
Jack Ketchum
Folio policier, 2013