20140704

Les Indiens des plaines, l’exposition à voir d’ici la fin juillet

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Peut-être la meilleure des expositions de ce début d’année 2014. Parce que la plus émouvante. C’est très subjectif, certes, mais quiconque ressort du musée Branly sans avoir le coeur serré n’en a justement pas, de coeur. A voir absolument jusqu’au 20 juillet.


Sitting Bull, bien sûr. Geronimo, évidemment. Le folklore, en somme. Pauvres Indiens que, trop souvent, on a tendance à caricaturer aux seuls souvenirs des films de western. On étant « je », vous l’aurez compris. Mais on étant souvent « nous », aussi, faut pas me la faire, à moi (à nous, on ne sait plus).
On ne les connaît pas, les Indiens. On ne sait rien d’eux. En partie parce que, pauvres d’eux, ils ne sont pas « nos ancêtres les Gaulois ». Pas sûr, d’ailleurs, qu’ils soient les ancêtres de grand-monde. Apprend-on l’histoire des Natives Americans dans les écoles du Dakota ?
C’est donc d’autant plus passionnant de les découvrir enfin grâce à l’exposition Les Indiens des plaines, au musée du quai Branly, à Paris. Une merveille pour quiconque est passionné d’histoire, de sociologie, de culture. De choc des civilisations, aussi.

indiens afficheFASCINANT ET DESTRUCTEUR CHOC DES CIVILISATIONS

C’est fascinant les chocs de civilisation. On n’en a pas eu tant que ça, dans l’histoire. Pêle-mêle, et au risque d’en oublier, les Croisades, l’esclavage en Afrique et, donc, la découverte de l’Amérique, en 1492. Les Incas, en Amérique du Sud, balayés par les Espagnols. On connaît, cela. On ignore en revanche les détails de cet autre choc, tout aussi dévastateur, au Nord, avec les Indiens.
L’histoire de deux cultures qui évoluaient séparées d’un océan. Tranquillement. Chacune à leur rythme. Et puis la rencontre. Des Espagnols, des Anglais, des Français qui débarquent. Mousquets et fusils contre arcs et haches. Combat inégal, forcément. Et combat forcément, surtout. Car l’homme est un loup pour l’homme. Et ce n’est pas nous qui le disons. C’est Hobbes.
Donc combat, puisqu’il est question de domination. Et l’on se surprend à se rappeler que, dans cette histoire, les Français, longtemps, ont eu leur mot à dire. La Louisiane, vendue par Napoléon, cela vous dit quelque-chose? Nos charmants coureurs des bois, aventuriers audacieux, y sont allés, dans ces plaines américaines. Et très tôt encore. Nos archives en gardent le souvenir. Et le musée du quai Branly les ressort opportunément, ces vieilleries.
DES LIENS AVEC LES FRANCAIS DES LE XVIIIème SIECLE  

On dit vieilleries. On ne devrait pas, tant on est resté en admiration devant elles. Soudain, sous nos yeux, ces Indiens, si loin de nos préoccupations, si loin de notre quotidien, s’en rapprochent immédiatement. Des Français, nos ancêtres peut-être, ont directement côtoyé ces tribus indiennes. C’est tout con, hein, on le concède, cette idée de se dire que ces contacts du XVIIIème siècle créent davantage de liens et d’émotion que s’il n’y avait rien eu.
Le clou de l’exposition ainsi, à nos yeux, c’est bien cette robe quapaw, datant de 1740. D’abord parce qu’elle ancienne. Ensuite parce qu’elle est sublime. Enfin parce qu’elle a été, au milieu du XVIIIème siècle, troquée par des colons Français de passage. Cette robe évoque d’ailleurs, dessinée sur son motif, l’histoire de cette alliance, conclue entre les Français et les Quapaw, contre une autre tribu.
Notre histoire rencontrant la leur. Cette robe a traversé l’Atlantique avec les colons de retour. Elle est arrivée à Paris, a été vue à Versailles et ailleurs. Louis XV lui-même, peut-être. Elle est le lien, concret, direct, de ces relations anciennes entre Europe et Amérique.
De quoi se poser cette question de savoir ce que nous en avons fait, nous, Européens, de cette découverte de l’Amérique ? Réponse. De la merde, essentiellement. Les Espagnols sont arrivés dans la région du Nouveau-Mexique dès 1540. Ils ont bien sûr poussé plus au Nord très vite, jusqu’à ces plaines centrales où vivaient les tribus.
NE LES APPELEZ PLUS JAMAIS SIOUX 
photo (13)Le début d’un malentendu terrible. Pour ne pas dire pire. Les noms de ces tribus, par exemple. Des déformations européennes, rien d’autre. Des noms donnés au gré des rencontres faites par les premiers explorateurs. Prenez les Sioux. Jamais de la vie eux se désignaient ainsi. Surtout pas. Sioux, cela vient d’un nom péjoratif donné par leurs ennemis : Nadowissioux, qui signifie « serpents », « ennemis ». Les oreilles européennes, peu habituées aux subtilités de prononciation indienne, en ont seulement retenu la dernière syllabe. Va pour Sioux, alors, quand eux se nommaient Lakotas.
C’est tout cela qu’on apprend au musée Branly. Et c’est diablement intéressant. L’expo, très intelligemment, débute par une grande carte, afin qu’on se repère dans une géographie qui n’est pas la nôtre. C’est très utile et didactique. On nous jette quelques noms, symboles forts de l’histoire des tribus, SacagaweaTacumsehQuanah Parker ou Sitting Bull. On nous retrace les grandes lignes de leur destinée et on évoque l’expédition de Lewis and Clark… Un truc exceptionnel. Entre 1804 et 1806, un voyage « d’étude » organisé pour traverser l’Amérique du Nord d’est en ouest, jusqu’au Pacifique.
PLUS QUE 250.000 INDIENS EN 1910  

Une foi ceci posé, et nos lacunes d’histoire indienne un tout petit peu comblées, on avance de salles en salles. Une construction anti-chronologique. A savoir qu’on pénètre d’abord au coeur même de la culture amérindienne d’aujourd’hui. En 2000, on estimait ainsi à 4 millions de personnes la population indienne aux Etats-Unis. Tous Américanisés et urbanisés, évidemment, souvent fondus dans la masse mais avec, quand même, pour certains, ce souci salvateur de ne pas oublier leurs racines. Quelques oeuvres d’artistes contemporains nous rappellent cette ambition. C’est plus ou moins naïf et esthétique, chacun y portera l’analyse qu’il voudra, mais cela a le mérite d’exister.
Car, pour ces Indiens, on revient de sacrément loin. Le déclin, pour eux, aura été rapide et douloureux. En 1910, il n’en restait plus guère que 250.000 seulement aux Etats-Unis. C’était l’époque de l’acculturation. Des réserves où on les confine. Des ravages de l’alcool. Et des rites ancestraux interdits, sous peine d’emprisonnement. Tu seras un bon Américain mon Amérindien…
SALOPERIES DE FILMS DE WESTERN  

Une civilisation détruite, en somme. Laquelle, pourtant, était riche d’une longue histoire. On en revient ainsi, après ces premières salles, à un parcours chronologique. Ici, une pipe en argile à effigie humaine, datant entre -100 et 100 après notre ère. Là, une effigie de bison, taillée dans du calcaire par un artiste Crow, issu du Wyoming actuel, entre 1600 et 1800.
Une manière de comprendre, s’il en était besoin, que ces Indiens étaient évidemment tout sauf des êtres arriérés comme les westerns ont trop longtemps véhiculé cette image. Quelques extraits de films viennent d’ailleurs nous remettre dans cette ambiance des années 1930 à 1960. Et cela glace le sang, il faut avouer, tant c’est en effet caricatural.
Vient ensuite le clou du spectacle. Cette salle, immense, où s’amassent toutes ces robes et objets plus ou moins sacrés, tirés de ces tribus. Une culture de l’oral et du dessin, puisque l’écriture n’existe pas. Sur ces robes, dont les plus vieilles sont du début du XVIIIème siècle, c’est toute l’histoire de ces peuples qui se dévoile. Il faut imaginer l’orateur, chargé de raconter et perpétuer les exploits de la tribu, les porter et s’en servir de supports dans les veillées. Une émotion assez dingue qui nous étreint, quand on entre.
En déambulant encore, on découvre ici un collier fait en griffes d’ours, en 1830, là des boucliers en cuir ou des haches de guerre. Même une poupée cheyenne, de 1880 ou, plus près de nous, cette valise sublime, du début du XXème, reprenant les codes des robes d’antan, à savoir l’histoire de la tribu couchée sur n’importe quel support, pour la faire vivre. Quiconque ne ressort pas de là le coeur serré et ému n’en a justement pas, de coeur. Peut-être, même si c’est évidemment très subjectif, la meilleure exposition de ce début d’année.
Les Indiens de Plaines, Musée du quai Branly Jusqu’au 20 juillet 2014