20140711

Trésors spéculaires du fait divers

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De l’intérêt de regarder Faites entrer l’accusé et autres abysses de réflexion autour des faits divers…


Commençons par une histoire…
Philibert Delamare. Un homme tout ce qu’il y a de quelconque. Expert-comptable, il décide avec l’héritage de son père de racheter un café restaurant boulevard Saint Michel, à Paris, en 1939. Il se contente de vérifier les comptes quelques fois par mois, son affaire marche bien; il est devenu un riche oisif. S’ennuyant prodigieusement, il ne fait pour agrémenter sa vie monotone que quelques ballades dans Paris. C’est à l’occasion de l’une de de ses promenades aux Buttes Chaumont que son destin va basculer. Il y rencontre une jeune fille assise sur un banc dont il se dit qu’elle pourrait faire une serveuse idéale pour son commerce. Il l’aborde et lui propose l’emploi. Elle refuse gentiment la proposition mais entame la conversation avec lui. Elle ne semble pas farouche et accepte d’aller avec lui à l’hôtel à la sortie du parc. C’est sa première relation extra-conjugale. Il comprend vite que la fille prénommée Rosemonde est en fait une prostituée. Toute fraîchement arrivée à Paris, elle ne connaît personne et lui demande sa protection. Pas insensible à ses charmes, il accepte et commence à fréquenter la pègre de Paris. Rosemonde devient secondaire, il a peu à peu l’impression de devenir un personnage important et incontournable. Sans le besoin, il décide néanmoins de se lancer dans des cambriolages en compagnie d’une équipe qu’il a pu former dans les bas-fonds de Paris. Le mobile ici est existentiel : ces desseins criminels lui permettraient de se sentir vivre. Il commencera par sa propre famille. Son premier coup a lieu en 1947 : il a retenu à diner son frère et sa belle-sœur et a donné à son équipe de malfrats leurs clés afin de pouvoir profiter de leur absence pour les cambrioler. Tout se passe bien.Un mois plus tard, il décide de cambrioler sa belle-sœur qui est veuve. La bande de Philibert arrive à se faire ouvrir la porte de l’appartement par la belle-sœur qui est immédiatement ligotée. On lui met une couverture sur la tête. Philibert s’introduit ensuite dans l’appartement, sachant exactement où se trouvent les objets de valeur. Lorsqu’il repasse par la chambre à coucher où se trouve la captive, il se pétrifie. La couverture a glissé de sa tête et elle le fixe d’un regard éberlué. En une fraction de seconde, sa décision est prise : plutôt que d’être dénoncé, il préfère étrangler sa belle-sœur. En fuite à New-York, il est vite repéré, extradé, puis guillotiné.
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Qu’y a t-il de rationnel dans la chaîne qui a pu aboutir à ce crime ?

Tout et rien à la fois. Ici l’explication sociologique, économique ou politique est impuissante. Nous sommes en présence de ce que les faits divers peuvent nous offrir de ce qu’il y a de plus profond, et donc de plus passionnant dans la condition humaine. Pourquoi dès lors le mépris des intellectuels pour les faits divers ? C’est qu’ils ne se sentent à l’aise qu’en raisonnant sur de grands évènements à l’aide de gros concepts. L’anodin devient synonyme d’insignifiant, et la pensée fuit la banalité du réel pour se réfugier dans l’exception du spectaculaire.

Le traitement du fait divers est souvent considéré comme quelque chose de voyeuriste (dans la mesure où il touche à du sordide qui relève de relations privées), et est par conséquent méprisé à une exception près : lorsqu’il devient un fait de société. Dès lors, il ne devient plus banal mais symbolique de tel ou tel phénomène souvent monté en épingle selon l’idéologie dominante du moment. Pourtant, le fait divers mérite qu’on lui prête attention, ne serait-ce que parce qu’il cristallise des passions qui n’ont pas besoin du couronnement du sociologue pour signifier quelque chose socialement. Comme pouvait l’affirmer Chesterton, ce qui peut nous paraître vulgaire n’en constitue pas moins quelques feux follets en clair-obscur dans ce que nous ne percevons que peu clairement de la condition humaine : « Les sentences pédantesques et les réajustements définissables de l’homme, on peut les trouver dans les vieux parchemins, dans les textes de loi et les écritures, mais les principes élémentaires et les énergies durables des hommes, c’est dans les romans-feuilletons et les romans à l’eau de rose qu’on les trouve. » Le fait divers a en effet cet incroyable dimension qu’il reste le même de toutes les époques et de tous les lieux. Il n’existe pas à proprement parler d’évolution ou de spécificité du fait divers, et c’est bien souvent la littérature plus que les sciences humaines qui est capable d’en rendre compte.
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Le fait divers constitue l’attestation de l’absence d’origine ou de causalité : il est impossible de savoir à partir de quand le récit d’une vie bascule, si tant est qu’elle bascule véritablement.
L’individu est pris dans un engrenage qui le dépasse, inscrit dans un destin tragique. Ceci est particulièrement prégnant dans la série Breaking Bad, où un professeur de Chimie atteint d’un cancer, pour payer sa chimio, « cuisine » de la métamphétamine, vivant ainsi une double vie qui va le conduire à entrainer les siens dans sa chute inéluctable. Tout au long de la série, il s’évertue à faire les bons choix pour éviter la tragédie, mais la fin est déjà contenue dans le premier épisode. Dans cet exemple comme dans le premier mentionné, c’est la vanité qui va accélérer la chute du protagoniste, mais cette vanité constitue souvent dans un premier temps un sursaut, permis par telle ou telle occasion, conjurant une autre fin qui aurait pu être bien plus banalement sordide.
C’est dans une trame riche de l’infini des évènements d’une vie que vient se condenser au cœur d’un insondable tréfonds psychologique la condition humaine, trop humaine, rien qu’humaine, du fait divers.