20141028

Immigration et capitalisme : Jaurès traduit par South Park

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Alors que les questions d’immigration reviennent sur le devant médiatique, nous préférons, plutôt que d’envoyer, comme tout le monde, des caméras à Calais, vous éclairer de la complexité de cette question via South Park et Jaurès.


A l’ère du capitalisme mondialisé, l’immigration est devenue un phénomène qui cristallise les passions politiques. Nous nous trouvons ainsi dans les pays développés en présence d’une montée aux extrêmes opposant deux groupes que l’on peut caricaturer de la manière suivante : d’un côté le travailleur régularisé, de l’autre l’humaniste qui soutient les sans-papiers.

Le premier considère le second comme un bobo irresponsable allié au grand capital. Le second considère le premier comme un beauf raciste. Il est intéressant de noter que ces deux groupes en question vont pouvoir se réclamer de Jaurès en l’interprétant à leur manière. Ce dernier affirmait notamment dans son ouvrage L’armée nouvelle : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. »

L’IMMIGRATION EXPLIQUEE PAR SOUTH PARK (A SA MANIERE)

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Il se trouve que la série animée South Park ouvre des pistes qui permettent d’interpréter ces propos de manière à dépasser ces clivages abscons, en montrant que la véritable radicalité est toujours emprunte de bon sens.

Dans l’épisode 6 de la saison 8 intitulé « Les gluants », un portail spatio-temporel s’ouvre dans la ville de South Park. En sort un habitant du futur, visiblement un peu paumé. Dans un premier temps, on pense qu’il vient transmettre des informations fabuleuses d’ordre technologiques ou médicales.

Il s’avère en réalité que ce voyageur revient dans le passé pour trouver du travail. De là où il vient, en 3045, il y a une surpopulation qui a provoqué un chômage généralisé. Son objectif est de gagner de l’argent et de le placer pour que sa famille puisse profiter des intérêts après mille ans.

BEAUF INTOLERANT CONTRE HIPPIE PROGRESSISTE

Très vite arrivent de nouveaux voyageurs du futur qui constatent que ce stratagème fonctionne bien. Ils se font embaucher par les principales entreprises de la ville, proposant leurs services à un moindre coût, ce qui ne va pas sans diviser la ville. D’un côté nous avons le « beauf intolérant en colère » : ils nous volent notre travail ! Et de l’autre le « hippie progressiste libéral un peu gland » : les immigrants ont le droit de poursuivre le bonheur !

Une grande partie des travailleurs de South Park, qui se retrouvent au chômage ou voient leurs salaires diminuer, décident de prendre eux-mêmes les choses en main dans la mesure où le sénateur se contente de les enjoindre à être tolérants.

Lors d’une réunion des « beaufs racistes en colère », il est décidé qu’il faut absolument trouver une solution pour résoudre le problème de l’immigration. Le constat est unanime : pour empêcher les immigrants du futur de voyager vers le présent, il faut faire en sorte que le futur ne puisse pas advenir.

Il est ainsi proposé, dans un premier temps, d’accélérer le réchauffement climatique pour provoquer une ère glaciaire où la vie serait impossible, mais les habitants conviennent que cela prendrait trop de temps. Une autre solution semble toute trouvée : tout le monde doit devenir gay. Sans enfant, pas de futur possible.

http://kawoa.com/fr/SouthParkS08E06FR

QUAND LE BON SENS DEPASSE LA DIALECTIQUE DE LA BETISE

C’est finalement Stan, d’abord qualifié par son père de « tempsiste » (raciste envers les gens du futur), parce qu’il en voulait aux immigrés d’avoir piqué son boulot de déblayeur de neige, qui trouve la solution. Si certes l’époque des immigrants est merdique, notre époque sera aussi merdique que la leur si on les laisse tous venir. Il ne s’agit pas tant d’empêcher le futur d’arriver ou de supprimer le portail temporel que de faire en sorte que le futur soit meilleur.

Les habitants de South Park se mettent alors à l’œuvre et ça marche : le beauf en colère ne se sent plus menacé et le voyageur du futur est heureux de pouvoir rester à son époque où il peut vivre décemment.

Avant que la raison et la radicalité du bons sens viennent dépasser la dialectique de la bêtise, les positions du hippie et du beauf étaient inconséquentes pour les raisons suivantes : le beauf en colère était inconséquent dans la mesure où il ne voit pas qu’en se limitant à son intérêt local et immédiat, il ne conjure en rien la précarité de sa condition. Aucune frontière n’est capable de stopper les flux d’immigration du capitalisme mondialisé et il sera toujours la victime de la concurrence internationale engendrant des délocalisations en raison des avantages comparatifs.

ERSATZ DE BONNE CONSCIENCE

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Le hippie, lui, était inconséquent dans la mesure où les bons sentiments n’ont jamais changé les conditions politiques et économiques. Malgré de bonnes intentions, il se fait complice à la fois des politiques de concurrence des travailleurs au niveau national et de l’exploitation des pays en développement.

L’amour du lointain (ici l’immigré sans papier) propre à l’éthique de la gauche postmoderne constitue alors un ersatz de bonne conscience qui préfère s’attaquer au registre du visible, autrement dit du symptôme, plutôt qu’à celui de l’invisible mécanique perverse qui en est la cause.

La justice ne pourra jamais se passer de la charité, mais la charité n’a pas à cautionner l’injustice. Quant à l’argument marxiste vulgaire selon lequel c’est l’alliance entre travailleurs qui doit primer contre le patronat, il passe à côté d’au moins deux éléments importants.

D’une part la solidarité entre travailleurs n’est pas spontanée (sous-estimation de la question nationale mais aussi du conflit entre les travailleurs de première, deuxième et troisième génération, où prime l’argument du « j’étais là avant et le nouvel arrivant détériore ma situation que j’ai difficilement construite. »)

D’autre part, cette solidarité, si quand bien même elle avait lieu, et c’est parfois le cas, n’est pas pour autant suffisante. Cantonnée à un seul pays, elle ne résout pas les contradictions du capitalisme global qui affecte chaque pays, y compris et surtout ceux qui sont les plus défavorisés, les Etats développés aspirant à la fois la main d’œuvre bon marché et les « cerveaux » de ces pays.

LES DES SONT PIPES ET LES REGLES DU JEU INTENABLES

« Aussi longtemps que des hommes quitteront leurs proches et iront, même au risque de leur vie, chercher du travail ailleurs – pour être à la fin broyés par la moulinette du capitalisme –, ils ne seront pas plus porteurs d’émancipation que les autovalorisateurs postmodernes de l’Occident : ils n’en constituent que la variante misérable ».

Au sein d’un seul Etat, dans un capitalisme globalisé, il est tout simplement impossible de déterminer la juste politique en matière d’immigration. Les dés sont pipés et les règles du jeu intenables. Il ne peut y avoir que des bricolages oscillant entre l’utilitarisme du libre-échange et celui du protectionnisme, la charité et le cynisme. L’horizon d’espérance est d’autant plus radical, et fait coïncider d’autant plus internationalisme et patrie, qu’il s’oppose aux extrémismes xénophobes et bobos qui alimentent et se nourrissent de la médiocrité.