20141017

Les Borgia et surtout leur temps, à voir au musée Maillol

BORGIA

Les Borgia s’exposent au musée Maillol. Et c’est une franche et belle réussite car, au-delà de la famille, sur laquelle on connaît mine de rien à peu près tout, on s’attache à leur époque. Vinci, Michel-Ange ou Verrocchio. Que des grands.


Difficile de passer à côté des Borgia. Que ce soit sur Canal ou sur Showtime, et donc partout en streaming sur le Net, quiconque se passionne un peu pour cette famille sait désormais tout sur elle. Car, pour parfois outrancières qu’elles peuvent être, ces séries sont quand même diablement bien faites, il faut avouer.

C’est dire si proposer une exposition sur les Borgia, comme le fait le musée Maillol, est un peu casse-gueule, à vue de nez. Voire répond à une ambition purement opportuniste : « j’attire le gogo, il paie, et tant pis, ensuite, si je le déçois ».

Comment plaire aux « fans », qui croient tout savoir, et leur apprendre encore quelque chose ? Et comment, aussi, attirer ceux qui ne le sont pas, qui n’y connaissent rien aux Borgia et avec lesquels, donc, il faut tout reprendre de zéro ?

GROS RODRIGO EST DANS LA PLACE

Rodrigo, avais-tu du coeur?

Rodrigo, avais-tu du coeur?

Nous, c’est bien simple, à la place des commissaires de l’expo, on aurait déclaré forfait. Pas eux. D’autant qu’ils ont trouvé une petite astuce maligne pour contourner le problème. Le secret ? Ce « et leur temps », associé, en petit, sous le gros « les Borgia ». C’est tout con, mais ça fonctionne bien.

Au début, les Borgia en eux-mêmes, l’histoire de la famille, avec portraits et courtes notices biographiques. Pour qui a déjà les bases, pas grand-chose de neuf. Mais la mise en scène a le mérite d’être bien pensée, claire, didactique et, donc, agréable à suivre.

On vous la fait courte : famille espagnole sans grande envergure, les de Borja, dont le nom est très vite latinisé en Borgia vers 1430, prennent leur envol vers la gloire avec Alfonso qui, à forces de talents et d’intrigues – déjà – devient pape sous le nom de Calixte III, en 1455.

Calixtounet ne reste pape que trois ans. Mais il met à profit ce court laps de temps pour bien placer sa petite famille dans de jolies planques lucratives. De quoi mettre parfaitement son neveu Rodrigo sur la voie royale… pardon, papale.

Il est élu pape en 1492 et prend le nom d’Alexandre VI. L’épopée prend alors une tournure assez incroyable. Source continuelle de scandales, il est le premier pape à reconnaître sa progéniture, nous rappelle le musée Maillol. Et à la mettre en avant, surtout. C’est parti pour dix années de folies avec César, Lucrère, Juan et Geoffroi.

LUCRECE EN CHARMANT PETIT BOUDIN

Lucrèce "what did you expect" Bordia

Lucrèce « what did you expect » Bordia

On ne développe pas plus que cela. Juste quand même, un peu, sur Lucrèce. La bombasse des séries TV nous apparaît, sur le portrait de Bartolomeo Veneto, en charmant petit boudin. C’est que, bien sûr, les canons de beauté de l’époque ne sont plus les nôtres. Mais la routourne tourne, comme dirait Francky. C’est affaire de mode et de cycle, tout ça…

Mais on s’égare. Le plus intéressant, c’est qu’on apprend que, aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existe aucun portrait certain de Lucrèce. Eh oui. « Portraiturée parfois châtain, parfois blonde, son image le plus fidèle serait celle la représentant sous les traits de Sainte-Catherine-d’Alexandrie, dans les fresques des appartements Borgia, réalisées par le Pinturicchio. » C’est quand même drôle de penser que celle dont le nom évoque à tous un parfait modèle de sex-symbol n’a pas, en réalité, de traits connus et sûrs, qui auraient traversé les siècles.

Voilà pour les Borgia. On passe aussi sur les à-côtés, Giulia Farnèse ou Charles VIII, pour dire un petit mot sur Laurent de Médicis, le Magnifique. Tout petit, le mot. Seulement pour souligner la présence de son masque mortuaire. C’est toujours impressionnant, un masque mortuaire. Pensez-donc. La dernière image du gars. Les yeux fermés, le nez fort, les traits marqués mais, malgré tout, dans la mort, cette quiétude qui, toujours, ressort.

LEONARD DE VINCI EN GRAND MARABOUT DU RETOUR DE L’ÊTRE AIME

Saint-Jérôme, par Verrocchio.

Saint-Jérôme, par Verrocchio.

Bref, cela nous a marqués. Mais après, tout chancelant qu’on était, on a bien « lolé » dans la salle suivante. On y voit le fac-similé d’une lettre de Léonard de Vinci au duc Sforza, à Milan. Une merveille de lettre, en dix points, qui explique, en clair, que Léo sait tout faire. Et mieux que les autres encore. Assez ahurissant.

Construire des ponts indestructibles ? C’est possible. Mais brûler et détruire ceux des ennemis ? Possible aussi. Miner des forteresse en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ? C’est possible. Construire des canons faciles à transporter ? C’est possible. Passer une route sous des fossés ou sous un fleuve ? C’est possible… Le grand Léo en Hassan Céhef des temps anciens, en somme. Une merveille.

Et même Léo en grand marabout omniscient. Le combat naval ? C’est son dada. L’architecture, la sculpture, la peinture ? Aussi. Ne manque guère que la promesse du retour de l’être aimé pour que le tableau soit complet. Petit joueur va !

On monte ensuite à l’étage et plonge, cette fois, dans le côté « et leur temps » de la force. Ce n’est plus une expo sur les Borgia que l’on visite, mais sur cette période, ô combien foisonnante, de la Renaissance… naissante. Et c’est beau.

UNE PIETA DE MICHEL-ANGE QUI A DISPARU PENDANT 400 ANS 

400 ans de disparition

400 ans de disparition

On a ainsi beaucoup aimé cette pietà dite de Madonna della Febbre, de Michel-Ange. On parle bien du modèle réduit, en terre cuite, exposé là, dont l’histoire est assez folle. Pour ne pas dire sublime. D’ordinaire, jamais Michel-Ange ne conservait pas ses modèles réduits, qui lui servait de travail préparatoire.

Ce fut là l’exception qui confirma la règle. A sa mort, de legs en legs, cette pietà s’est perdue. On ne l’a retrouvée qu’en 2003, après près de 400 ans d’errements. Et si la mamie mondialement connue pour avoir saccagé la restauration de l’Ecce Homo de l’église de Saragosse n’a pas eu le bonheur d’avoir cette pietà dans les mains, d’autres se sont joliment faits plaisir, quand même.

De coups de peinture en coups de peinture, elle n’avait plus trop l’air de grand-chose, cette pauvre pietà. Pourtant, en 2003, un oeil avisé la remarque aussitôt et jure qu’elle pourrait être de la main de Michel-Ange. Ce qui, finalement, s’avère bien le cas. Et elle est ici, à Maillol, sous cloche et avec son destin incroyable.

C’est, à nos yeux, le clou de l’exposition. Avec, aussi, un extraordinaire Saint-Sébastien, en bois sculpté et peint, grandeur nature, réalisé par Saturnino Gatti. C’est bien simple, ça nous a fait penser à cette si sublime Madeleine pénitente, vue à Florence, par Donatello.

Un Saint-Sébastien plus vrai que nature.

Un Saint-Sébastien plus vrai que nature.

Les Borgia et leur temps au Musée Maillol
Jusqu’au 15 février 2015