20141003

Mieux vaut voir Hopper en peinture qu’en film

Shirley-Visions-of-Reality-Poster

L’oeuvre de Hopper a cette particularité que, quand on la voit, on a envie d’appuyer sur le bouton « play » pour faire vivre ses personnages. Gustav Deutsch s’est fait la même réflexion et, inconscient, s’est dit qu’il avait suffisamment de talent pour en faire un film. Eh bien non. C’est raté.


C’est pas tant que l’on s’attendait à un chef d’œuvre. Au contraire même: on se doutait que c’était casse-gueule. Que, se servant de peintures célèbres de Hopper comme autant d’instantanés pour développer une histoire autour, la probabilité que ce Shirley soit bon était infime.

Faut-il voir alors dans notre démarche un plaisir malsain ? Celui d’aller voir sciemment une merde et de prendre délibérément son pied ? On en serait capable, oui, pervers comme on est. On n’a pas été déçu, en tous cas. Ah ! ça non alors. C’est mauvais. Et bien comme il faut, alors. Du genre contemplatif et chiant. Nombriliste aussi. Intello chiant. Tout ce qu’on adore quoi…

AVEC HOPPER, L’IRRESISTIBLE ENVIE D’APPUYER SUR LE BOUTON PLAY

Jusqu’à présent, et même si les exemples n’abondent pas dans notre petite tête, on n’a encore jamais vu de tels essais transformés. On entend par là des films se servant de peintures célèbres comme base. On a ainsi en tête le désastreux Bruegel.

C’est donc que c’est un exercice délicat. Il l’est d’autant plus, ici, que tout chez Hopper, et c’est justement sa force, se prête à imaginer la vie des personnages. On se souvient avec émotion de l’exposition consacrée au peintre, il y a deux ans, au Grand Palais. Cette manière qu’on a eue, alors, d’imaginer des bribes de scénarii. « On cherche instinctivement le bouton play pour mettre ses personnages en mouvement », écrivions-nous alors – oui, on aime nous citer, oui. (On aime le second degré, aussi, au cas où vous vous poseriez la question).

ET LE RYTHME, BORDEL ?

Enfin bref. Tout ça pour dire qu’on a tous une petite idée sur la question. Et que, donc, le réalisateur se doit d’être sacrément fortiche pour réussir à nous embarquer dans son imaginaire à lui. Or, c’est raté. À notre sens parce qu’il s’y prend mal.

D’abord à cause du côté statique induit par le choix d’une voix off. Les personnages ne vivent pas. Ne dialoguent pas. Ils sont tout en intériorité, et cela n’aide pas au dynamisme de l’ensemble, forcément. Pour dire les choses autrement, c’est grave mou du genou, quoi.

Sans compter qu’il ne faut pas, non plus, compter sur le découpage du scénario pour venir redonner du souffle. Gustav Deutsch, le réalisateur, a fait le choix de s’appuyer sur treize tableaux de Hopper, comme autant de chapitrages, à la séparation dûment marquée, avec panneaux écrits et voix off de type présentateur radio d’antan pour déclamer les nouvelles du temps. Cela vient rompre une fluidité déjà pas évidente.

ON AURAIT FAIT BIEN MIEUX, NOUS, MEME QUE SI 

Le film en haut, la peinture en bas, le ratage au milieu.

Le film en haut, la peinture en bas, le ratage au milieu.

Ce Shirley est ainsi terriblement hachée et, nous, on aurait construit ça complètement différemment. Non pas en s’appuyant sur les œuvres de Hopper pour bidouiller un récit autour, mais bien en partant d’une histoire originale pour, au gré du scénario imaginé, y insérer des plans tirés des œuvres de Hopper.

On ne sait pas trop si on est bien clair. Et comme se poser la question, c’est déjà y répondre, on va tenter de s’expliquer plus simplement. Tel que conçu ici par Deutsch, c’est trop mécanique, trop calibré. Donc trop attendu. Nous on aurait déstructuré l’ensemble. On a notre histoire et, paf, quand on s’y attend le moins, zou, l’image se fige, le grain se transforme, le décor de cinéma, réel, se mue en décor de peinture. La peinture de Hopper, telle qu’il l’a faite autrefois, apparaît à l’écran. Image arrêtée. Une, deux, trois secondes. Fondu enchaîné, doux, lent, pour reprendre le récit. L’histoire reprend ses droits. Jusqu’au prochain moment fort, dans trois, cinq ou dix minutes, en fonction des passages choisis, où on retrouve une peinture de Hopper.

Là, oui, ça aurait pu avoir de la gueule. Cela aurait pu marcher. Là non. A trop s’appuyer sur l’oeuvre de Hopper, on perd tout rythme. C’est dommage. Mais c’est la preuve, une fois de plus démontrée, qu’on est fait, nous, pour faire du cinéma. Ami producteur qui passe par là, tu sais où nous trouver.