20141002

Tape-toi ta thérapie de choc avec Woody Allen

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Vous n’aimez pas ce monde et il vous le rend bien? Woody Allen peut peut-être vous ouvrir quelques perspectives radicales. Si tout fout le camp, aurez-vous le courage d’en rire? Quel choix ferez vous entre être manchot ou cul de jatte? Car il va falloir choisir, et ça fait bien marrer Dieu.


Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien.

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Les réponses de Woody Allen à ce mal-être sont à mille lieux des mièvreries déclamées dans les manuels de développement personnel qui sont autant de comprimés de soma saturant nos librairies. Dieu, l’homme et les animaux sont des enflures mais il faut bien faire avec. L’humour peut nous y aider. Bienvenue dans le désert du réel.
Son œuvre, marquée par la disparition de la religion comme paradigme structurant et donc la dissolution des repères de la certitude, ouvre à une vaste réflexion sur la morale et l’existence de Dieu dans la lignée d’un Dostoïevski. A la différence près qu’Allen, contrairement à ce dernier, se revendique Athée ou agnostique, hésitation qui ne va pas sans lui causer des angoisses supplémentaires : « Je n’ai pas pu épouser ma première épouse à cause d’une terrible divergence religieuse. Elle était athée et j’étais agnostique. Nous ne savions pas dans quelle religion ne pas élever nos enfants. »

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Un premier constat s’impose : nous sommes mal barrés. Entre la crise environnementale, la crise économique, les crises géopolitiques, l’homme arrive à un moment où il doit se décider à prendre le bon chemin. Woody Allen dresse la cartographie qui s’offre à nous : « Plus qu’à aucune autre époque de l’histoire, l’humanité est à un tournant. L’une des routes conduit au désespoir et à la vacuité la plus absolue. L’autre, à la totale extinction. Prions d’avoir la sagesse de faire le bon choix. » Tout espoir n’est pas perdu, donc. Il demeure possible d’éviter le suicide collectif. C’est que le tragique inscrit au cœur de la condition humaine n’est sans doute pas synonyme d’un fatalisme morbide. Au fond, le pessimiste n’en finit pas de s’étonner de ce que l’homme ne se soit pas déjà autodétruit. Il existe quelque chose qui résiste dans les ténèbres, et ce quelque chose suffit pour que le pessimiste garde le sens de l’humour. C’est en ce sens qu’il faut comprendre cette tirade dans Hannah et ses sœurs, où Frederick (Max von Sydow) s’adresse à Lee (Barbara Hershey) : « Tu as raté une émission parfaitement stupide sur Auschwitz. Toujours plus d’images insupportables, toujours plus d’intellectuels déconcertés avouant leur incompréhension du massacre systématique de millions de personnes. Mais s’ils ne peuvent jamais répondre à la question « Comment cela s’est-il produit ? », c’est que ça n’est pas la bonne question. Etant donné ce qu’est la nature humaine, la vraie question, c’est « Pourquoi cela ne se produit-il pas plus souvent ? » Bien sûr, c’est en réalité le cas, mais sous des formes bien plus subtiles… ». Bien sûr, après le sursaut qui le fait s’interroger sur ce miracle qu’est la rareté des génocides, le pessimiste doit assener à son locuteur un second coup qui n’est une antithèse qu’en apparence : ce n’est pas parce que le mal ne se voit pas qu’il n’existe pas. La noirceur du monde est sauvée des apparences, la perversité en plus.

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Les arrières mondes que nous promettent les religions, y compris sécularisées, ne peuvent échapper à la condition tragique : « Le lion et l’agneau partageront la même couche, mais l’agneau ne dormira pas beaucoup. » Les paradis ne sont qu’artificiels, et l’on ne peut fonder une société uniquement sur la drogue ou l’alcool. Marqué par la tradition juive, Allen se plaît à détourner les mythes religieux pour mieux déconstruire les interprétations qui en ont été faites jusqu’à présent. Au fond, il s’agit de repenser une anthropologie pessimiste qui remette en cause la traditionnelle anthropologie liée au péché originel dans la mesure où celle-ci a pu justifier toutes sortes de systèmes coercitifs absurdes fondés sur une obéissance aveugle. Dans la nouvelle The Scrolls, Dieu engueule Abraham qui l’a pris au sérieux lorsqu’il lui demandait de sacrifier son fils. Ce dernier ne comprend pas la blague : « Mais est-ce que ça ne prouve pas que je T’aime ? Que j’étais prêt à donner mon fils unique pour assouvir Ton caprice ? » Et le Seigneur dit, « Cela prouve que les hommes sont prêts à obéir aux ordres les plus crétins du moment qu’ils sont donnés d’une voix résonnante et bien modulée. »

LA SCIENCE EST UNE IMPASSE INTELLECTUELLE

Des erzats de Dieu perdurent, offrant à l’homme et son insatiable désir de soumission son lot d’idoles. La science, avec la capacité à tout savoir qu’on lui prête, en fait partie. Or, sa prétention à tout comprendre l’empêche précisément de saisir l’essentiel. Ainsi, dans Woody et les robots, Luna (Diane Keaton) entend convaincre Miles (Woody Allen) que la science prouve l’impossibilité de l’amour : « Miles, les relations sérieuses entre hommes et femmes ne durent pas. Ça a été prouvé par la science. Tu vois, il y a une substance dans nos corps qui fait que tôt ou tard on se tape sur les nerfs. » Ce à quoi Miles réplique : « Mais c’est de la science ! Je ne crois pas à la science. La science est une impasse intellectuelle. Ce sont des types en costume de tweed, occupés à disséquer des grenouilles grâce à des bourses décernées par des fondations. » Dans l’incertitude générale, une seule chose est salutaire : l’amour.

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Seul l’amour sauve. Il peut détruire aussi, certes. C’est là encore le risque de tout pari qui rythme le tragique. C’est pourquoi est nécessaire en complément de cette relation qui côtoie le ciel et les enfers qu’est l’amour, cette morale ordinaire qu’est la décence. Dans un monde où Dieu se cache pour de bon, tout n’est pas permis pour autant. C’est au contraire l’occasion d’éprouver ce que peut être une morale authentique et prudente, où le sujet est tel un funambule sans filet. « Un tas de gens choisissent de mener une vie parfaitement égoïste, homicide compris. Ils se disent : « Puisque rien n’a de sens, et que je peux commettre un meurtre sans avoir à le payer, je vais le faire. » Mais on peut aussi choisir de se dire que nous sommes vivants, et les autres aussi, et que nous sommes tous sur un canot de sauvetage, et qu’il faut essayer d’être aussi correct que possible pour soi-même et pour les autres. Et ça me semble plus moral, et même beaucoup plus « chrétien ». Si l’on admet l’horrible réalité de la vie humaine et que, face à cette réalité, plutôt que de se mentir en se disant qu’il y aura une récompense divine, ou une punition, on choisit d’être une créature humaine décente, ça me paraît plus noble. »

Orwell affirmait qu’il était parfois nécessaire de se mêler de politique pour préserver les valeurs non politiques. L’inverse n’en est pas moins vrai. La préservation de l’amitié et de l’amour est sans doute nécessaire pour envisager la possibilité du politique. L’amitié est le noyau dur qui permet d’apprécier les relations sociales dans ce qu’elles ont de meilleur et de les endurer dans ce qu’elles ont de pire, et l’amour représente une fenêtre ouverte sur l’absolu, rapport vertical et transcendant qui soutient métaphysiquement les conditions de notre existence immanente.

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