20141103

Charles R. Drew, le sang des braves

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« Pourquoi ne puis-je vivre comme n’importe quel être humain ? Pourquoi mon destin est-il de ne pouvoir cesser de me battre ? ». Voici qui résume bien la vie de Charles R. Drew, qui réussit malgré tout à devenir une figure de la médecine moderne.


Charles R. Drew aurait dû être un champion. Un winner. Un Dieu vivant. L’univers, hélas, en fut jaloux. Le destin n’a eu de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais c’était sans compter le fait que Charles était un battant : sa roue continuera de tourner, et il brisera ces bâtons dans son élan, devenant l’un des grands contributeurs de la médecine moderne. Ses travaux sur la conservation du sang ont permis de sauver des milliers de vie, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Toute sa courte vie, ce jeu du chat et de la souris ne s’arrêtera pas : les pièges sur la route, et lui qui, avec classe, les évite et continue son ascension vers le sommet. Jusqu’à ce que le destin, courroucé par cet affront, ne décide de le plaquer au sol une bonne fois pour toute.

ROUND 1

Charles débute dans la vie en queue de peloton. Né en 1904 à Washington, ses parents sont d’un milieu modeste, ce qui n’aide pas. Mais, en plus, ils sont d’origine africaine : à cette époque, ça signifie ségrégation, avec école, bus, toilettes à part… Avec quatre petits frères à nourrir, personne ne miserait un dollar sur le cheval Drew.

Le destin commence très fort avec deux crochets du gauche en pleine poire.

Mais c’est peut-être trop fort, trop vite. Charles comprend tout de suite qu’il devra se battre. Il travaille dur à l’école, et devient un sportif accompli dans de nombreuses disciplines. A 12 ans, déjà, c’est un petit homme. Pour aider son père à nourrir toute la famille, il distribue des journaux : au bout d’un an seulement, il s’est constitué une équipe de six camarades, qui font le job pour lui. Charles ne sera pas seulement un esprit brillant, il sera également un leader brillant. Il remporte des prix pour ses performances en foot, en basket, en natation, en baseball et on en passe. Il devient capitaine d’équipe et reçoit une bourse pour un an.

Drew réplique par un enchaînement crochet du droit, crochet du gauche.

Coup pour coup : il va pouvoir aller jusqu’au bout du lycée. Ses ambitions vont plus loin, il continue de travailler dur, car il voudrait devenir médecin. Il n’a pas oublié la phrase de son principal : « tu sais Charles, des sportifs négros (sic) il y en a à la pelle ». Seulement voilà, il n’a pas de quoi se payer d’études supérieures…

La réplique ne se fait pas attendre et le destin revient au corps à corps.

ROUND 2

Eh bien tant pis… Il n’est pas du genre à se laisser abattre pour si peu. Il accepte un boulot d’entraîneur sportif, et il donne quelques cours de chimie et de biologie. En vivant frugalement, il arrive à rembourser en seulement deux ans ses anciens prêts étudiants et à mettre de côté de quoi payer ses frais de scolarité futurs.

Il vient de renvoyer le destin dans les cordes.

Un problème se dresse alors devant lui. Il n’y a que deux écoles de médecine dans tout le pays qui acceptent les noirs. Harvard, et Howard. La seconde est à Washington, ce qui tombe bien ! Il décide de s’y inscrire, mais on lui en refuse l’entrée : il lui manque deux malheureux crédits d’anglais. Deux putains de crédits.

Le destin sort des cordes et lui assène un uppercut.

Il est trop tard pour s’inscrire à Harvard, qui ne pourrait désormais le prendre que l’année suivante.

Charles a l’air sonné. Il secoue la tête et se reprend.

Il décide de partir à l’université de Montréal. En partant, il aurait déclaré : « Un jour je reviendrais, et ce sera moi le patron de cette université ».

ROUND 3

Le voilà loin des siens. Dans un autre pays. Il vit sur ses économies, et doit faire attention à la moindre dépense. Il rejoint le club de football, dont il devient rapidement une star. Son talent est reconnu jusqu’au niveau national !

Malheureusement, les soirs de match, il n’ose pas sortir avec ses coéquipiers, car il n’a même pas de quoi se payer une bière. Alors il reste chez lui et travaille dur, décrochant de brillants résultats académiques. Il obtient même quelques prix d’excellence et une bourse de mérite, lui permettant de mettre un peu de beurre dans les pâtes.

C’est à ce moment que Charles commence à s’intéresser à la transfusion. On vient tout juste de découvrir les quatre types de sang différent (A, B, AB et O) : on arrive maintenant à éviter toutes les complications qui résultaient d’un mauvais choix lors de la transfusion.

Le problème de taille, en revanche, c’est que le sang se conserve très mal : au bout de quelques jours il se gâte et devient inutile. Charles est diplômé de l’université, et commence des stages de recherche sur le sujet.  Beaucoup l’ont remarqué, et son avenir semble tout tracé : il est assuré de trouver un emploi à l’université.

Charles est en pleine ascension, et commence à bourriner les côtes du destin.

Mais voilà que son père meurt à Washington. Charles, en tant que nouveau chef de famille, doit rentrer s’occuper de sa mère et de ses petits frères.

Le destin, taquin, vient d’esquiver et de tenter une ou deux touches dans la mâchoire de Drew.

ROUND 4

Forcément irrité, Charles est un peu blasé. Le voilà revenu à la case départ, à l’université de Howard, où il est obligé d’accepter un petit poste de prof en pathologie. Bien loin de ses aspirations.

Et pourtant, alors qu’il semblait bloqué dans un coin du ring, le match se retourne d’un seul coup.

Son boss, Howes, vient juste de prendre la tête du département de chirurgie. Son mandat ne dure que cinq ans et est très explicite : ses longues années d’expérience dans les plus grandes universités d’Europe et des Etats-Unis vont permettre de former les jeunes chirurgiens noirs de Howard. Après ses cinq ans, il pourra choisir le meilleur d’entre eux pour lui succéder.

Un éclair de lumière traverse la pupille de Charles qui remonte sa garde et commence à accélérer son jeu de jambe.

Très vite, Howes découvre le talent fou de ce jeune docteur si charismatique. Lui, petit professeur de pathologie ? Quel gâchis ! Ni une ni deux, ce grand chirurgien qui a le bras long décide de changer le cours de l’histoire. Il l’envoie suivre une formation en chirurgie avancée à Columbia.

Aucun afro-américain, dans l’histoire des Etats-Unis, n’a été diplômé de Columbia avant lui. Comme il l’écrira à sa femme, « Ce n’est pas un diplôme que je vais chercher là-bas, c’est beaucoup plus que ça ».

Pris d’une furie soudaine, Drew travaille au corps le destin, qu’il laboure de directs dans le torse à un rythme effréné. Pour la première fois le destin laisse la main et semble pouvoir perdre le match.

ROUND 5

Une fois à Columbia il reprend évidemment ses études sur le stockage du sang. Et si on se servait du plasma comme substitut, se demande-t-il ? Le plasma, c’est-à-dire le liquide dans lequel baignent les globules rouges, n’a pas de marqueur A, B, AB ou O. Il est donc universel. Même si on n’y retrouve pas de globules rouges, on y trouve tout le reste, comme les plaquettes, qui aident à la cicatrisation (dans le dessin animée La Vie ce sont les petits trucs carrés qui se collent contre les murs dès qu’il y a une fuite).

En plus, Drew découvre une technique de stockage révolutionnaire de conservation : il arrive à déshydrater le plasma ! Du plasma en poudre ! On peut le stocker et le trimballer à l’autre bout du monde. Et hop ! avec un peu d’eau on se fait une infusion. Euuuuuh TRANS-fusion pardon.

Drame de la solitude en hôpital.

Drame de la solitude en hôpital.

Après avoir reçu son doctorat de Columbia (le premier black de l’histoire quand même !) en 1940, on lui demande de gérer la campagne « blood for Britain ». On est en pleine Seconde Guerre mondiale, les morts tombent comme des mouches, le sang coule à flots.

On est grave en galère de sang pour tout le monde, alors ses idées de plasma, de machin et tout, on lui fait confiance à fond. Il est le premier à imaginer des camions réfrigérés pour transporter le sang sur le théâtre des opérations : ils sont encore utilisés aujourd’hui. En 1941, l’opération blood for Britain est un succès. On nomme Charles Richard Drew directeur de la banque du sang de la Croix-Rouge, à New York.

Le destin, sous la pluie des coups de Drew, semble maintenant complètement hébété, et reste comme abruti par le tonnerre de volonté et de puissance qui s’abat sur lui.

ROUND 6

Sa première mission à la tête de la banque du sang est d’organiser une grande collecte pour l’armée américaine, sur le sol américain : on doit collecter le sang de 100.000 personnes, histoire de faire un peu de stock. « Ah oui, ahem, on a une petite requête spéciale : il est bien évident qu’on ne veut pas de sang de négros dans le lot hein ? C’est vrai quoi, faut pas déconner. »

On ne sait pas trop quel était la tête de Richard Drew dans ces cas-là, mais on ne pense pas que ça l’ait fait beaucoup rigoler. Même s’il savait que c’était comme ça que ça marchait à l’époque. Alors il va se battre, et réussir à faire accepter que les noirs puissent donner leur sang, eux aussi.

Malheureusement, leurs poches de sang seront tout de même séparées des autres, bien que leur contenu soit évidemment en tout point semblable. Richard écrira dans le Chicago Defender : « Seuls la démocratisation de l’éducation et nos efforts pour diffuser les connaissances scientifiques permettront de dépasser ces préjugés, qui sont basés sur l’ignorance ». Sa revanche, Drew la tiendra en 1976, quand le siège de la Croix-Rouge prendra son nom : centre Richard-Drew. Et paf, bande de boloss.

Le destin tente timidement quelques coups, mais Richard les reçoit avec sang-froid. Il semble maintenant dominer le match.

La connerie est partout. Et Richard préfère quitter cette ambiance bizarre (il dirige une banque de sang dans lequel il n’a lui-même pas le droit de donner son sang…), pour retourner à l’université de Howard et passer les examens de l’American Board of Surgery.

Hé hé, le voilà professeur de chirurgie à Howard, comme il l’avait toujours voulu, et il entre à nouveau dans l’histoire : il est le premier afro-américain à devenir membre de cet American Board of Surgery. On lui refuse, bien sûr, l’accès à l’American College of Surgeons. Ben oui il est noir… Et puis on le raye de l’American Medical Association, parce qu’il soutient des collègues noirs qui n’y ont pas accès.

Mais qu’importe, tout cela n’est que broutille. Richard Drew est encore jeune, et il est déjà chirurgien en chef du Freedmen’s Hospital. Il écrit de nombreux articles, reçoit de nombreuses distinctions. L’esprit brillant devient le leader brillant, qui fédère autour de lui de nombreux jeunes et de nombreux médecins, qui, ensemble, veulent changer le monde.

K.O.

Il mourut jeune mais eut droit à son joli timbre. Ce qui est quand même une sacrée belle consolation.

Il mourut jeune mais eut droit à son joli timbre. Ce qui est quand même une sacrée belle consolation.

Ces discriminations absurdes, Richard Drew n’aura pas l’occasion de les combattre plus longtemps, et encore moins de les voir disparaître. Nous sommes le 1er avril 1950, Richard a 45 ans, et le destin lui a préparé une dernière mauvaise blague. Alors que Richard vient de passer la journée à opérer, il part avec trois collègues à 2h du matin en direction de Tuskegee en Alabama. Ils avaient prévu d’aller participer à une conférence dans une clinique dispensant des soins gratuits pour les pauvres.

Devant la supériorité incontestable de Richard, le destin n’a plus le choix. Il lui faut tenter le tout pour le tout. Dans un enchaînement précis, il détourne la garde de Richard par un crochet en pleines côtes, suivi d’un direct dans l’estomac. Sonné, Richard ferme les yeux. Un uppercut violent vient conclure le match.

A 8h du matin, toujours au volant, Richard s’endort. La voiture quitte la route, fait un tonneau. Son torse est complètement encastré. Son sang s’écoule rapidement. Il meurt ironiquement du manque de ce qu’il s’était tant battu à rendre plus disponible.