20141112

Philae, un wall-E en vrai

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Il l’a fait !! Le petit Philae, chétif radeau de l’espace, s’est échoué mollement sur un petit caillou, sans un bruit, dans le silence de l’espace, à 500 millions de kilomètres d’ici.


On attendait ce moment depuis 2004. Depuis que le vaisseau mère, Rosetta, s’était fait propulser de Kourou dans les méandres orbitaux de notre système solaire. 10 ans de voyage, savamment calculé, pour aller rattraper ce caillou étrange, la comète 67P Churyumov Gerasimenko. 10 ans à louvoyer entre la Terre et Mars pour gagner de la vitesse, et rejoindre cette île improbable.

Après s’être enfin calée sur la bonne trajectoire, Rosetta s’était mise en sommeil, en 2010, pour traverser tranquillement les espaces étendus de néant. Plusieurs années durant, loin de tout, elle a glissé lentement vers sa modeste cible.

Et puis en janvier dernier, la belle endormie avait ouvert un œil, à l’approche de la comète tant attendue. En quelques mois, elle s’était pomponnée à l’approche du premier rendez-vous. On avait découvert avec émotion les premières images de cette comète qui allait tant faire parler d’elle. Une grosse cacahuète. Voilà à quoi elle ressemble 67P Churyumov Gerisamenko. A une grosse cacahuète.

LA CACHUETE DE L’ESPACE

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Il avait fallu dompter le M&Ms. S’en approcher, innocemment et avec bienveillance. Cartographier, photographier, analyser. De loin, comme ça, l’air de rien. Et puis quand on en avait assez appris, quand on s’est senti près, Rosetta est venue se lover gentiment, toute proche. C’était fin août. Rosetta décrivait maintenant une orbite autour de la comète. Quelque chose de jamais fait encore. Quelque chose de très compliqué. La comète est si petite, à peine quelques kilomètres, que la gravité est minuscule. Un moment d’inattention, et hop ! Rosetta et sa comète pouvaient se dire adieu. Mais les ingénieurs de l’ESA étaient sur le coup. On a calculé sa masse, son champ gravitationnel, sa densité. On a découvert que non seulement elle ressemblait à une grosse cacahuète, mais qu’en plus sa structure interne ressemblait à de la pierre de lave. Ou du riz soufflé si vous préférez. Probablement à cause de ses glaces et autres poussières qui chauffent et s’évaporent à chacun de ses passages près du Soleil.

 TROUVER UNE PLACE DE PARKING

On a commencé à chercher un site d’atterrissage. Car tout ceci à un but bien précis : poser le petit Philae à la surface de la comète, pour en explorer les entrailles.

En effet, ces gros morceaux de rochers qui se baladent dans notre système solaire sont les témoins de notre passé. De la même matière que la poussière qui a formé les planètes, ils sont les pièces en trop qu’on n’a pas utilisées (oui ce sont des sortes de chevilles Ikea). En allant chercher ce qu’elle contient, Philae va nous dévoiler ce que contenait notre système solaire à ses débuts. Et peut-être répondre à certaines questions fondamentales concernant les briques du vivant, les acides aminés. Des questions dont on ne pourra trouver la réponse ailleurs que sur ces comètes archéologiques. Aussi avons-nous envoyé une pierre de Rosette moderne, et son petit acolyte Philae; Philae est le nom de l’obélisque qui a permis de déchiffrer la pierre de Rosette. Le couple idéal pour aller rencontrer l’histoire à 500 millions de kilomètres d’ici. Et déchiffrer ce mystère : d’où venons-nous ?

Après avoir identifié cinq sites d’atterrissages (nommé A, B, C, I et J), il a fallu choisir. Il faut qu’il y ait le moins de cailloux et d’aspérités possibles : Philae pèse à peine 1 gramme sur cette comète: au moindre rebond, il risque de repartir dans l’espace. On a prévu un petit propulseur pour le plaquer au sol le temps de planter un harpon. Mais quand même, mieux vaut un terrain propre. Et il faudrait du soleil, car Philae en a besoin pour recharger ses batteries. Aussi, des scientifiques se sont-ils réunis un week-end de septembre à Toulouse. Comptant sur chaque site le nombre de petits cailloux, prenant des photos en trois dimensions, elles-même imprimées en 3D pour mieux se rendre compte.. Les mains passent silencieusement dessus, comme pour mieux sentir la rugosité de chaque site. Finalement, on choisit : ce sera le site J. Et on l’appellera Agilkia.

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REUSSIR SON CRENEAU

On prend sa respiration maintenant, car tout va se jouer en quelques heures, ce 12 Novembre. Les équipes ont passé une nuit blanche à vérifier que tout est prêt. Comme d’habitude, Philae nous fait son petit cinéma. Il refuse de démarrer son ordinateur principal, et bascule sur l’ordinateur de secours. Pas de panique, explique Andrea Accomazzo, le directeur de vol. Ça fait partie de la « personnalité » de Philae, coutumier du genre. Alors on le redémarre, et tout redevient normal. A 9h du matin, il faudra envoyer ce petit Indiana Jones. Tout le monde est fébrile. Même lui, Philae, à la patte qui tremble. 135 000 km/h quand même. Et comme pour lui donner encore plus le trac, on découvre juste avant de l’envoyer sans retour possible, qu’il y a un problème de taille : son propulseur. Son petit propulseur. Qui devait le plaquer à l’arrivé. Et bien il ne marche pas. Voilà, on n’y peut rien petit Philae. Tu devras faire sans. Courage, il est l’heure. Rosetta entame une petite manœuvre pour l’éjecter dans la bonne direction. Quand tout est prêt, on donne le top final. A 9h, Philae se détache de Rosetta, conscient de l’espoir qu’on a mis en lui. Il est seul maintenant face à son destin (ouais comme Sissi). Il va devoir descendre 7 heures durant jusqu’à la comète. 20 km de descente, à la vitesse de quelqu’un qui marche lentement. Là il devra s’attacher tant bien que mal, sans son propulseur, sans rebondir, sans se retourner, sans s’enfoncer. Avec deux harpons, et une vis dans chaque pied. Voilà.

On attend maintenant, religieusement, que Philae nous dise quelque chose. Rosetta ne peut pas l’entendre, dans la position qu’elle a dû prendre pour l’éjecter. Il faudra attendre deux longues heures qu’elle puisse l’entendre à nouveau. Est-ce que tout va bien, est ce que la séparation s’est bien passé, est-ce qu’il nous entend ? Philae prend son temps. Plus que prévu. L’angoisse est palpable. En guise de réponse il nous envoie une photo. Celle de Rosetta, son compagnon de route dans le ventre duquel il est resté 10 ans durant. Maintenant il s’en éloigne, et peut tirer son portrait.

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La première étape s’est bien déroulée donc. Philae nous entend. Il continue sa lente descente. Quelques heures plus tard, on se demande s’il a bien déployé ses pieds : on attend, là encore, la nouvelle avec impatience. Cette fois c’est Rosetta qui nous annonce la bonne nouvelle, toujours par image.

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Et puis maintenant c’est le long silence. L’inconnu. Philae, probablement, est très proche de la comète. Il est 16h30. Théoriquement il est peut-être même déjà arrivé. Mais voilà, il faut 28 minutes pour recevoir un signal. 28 minutes pour savoir s’il est mort ou vivant. Si nos espoirs ont été vains. 10 ans de voyage, résumé dans ces seules 28 minutes. Philae, sans propulseur, sur une comète qui file à travers l’espace, et dont on ignore la texture, Philae, t’es-tu posé ? T’es-tu enfoncé, t’es-tu retourné, as-tu rebondi vers un horizon sans fin ? La surface est couverte de cailloux, de glace, de bosses et de trous. Certains experts donnent peut être une chance sur deux. Le temps s’étire, lentement. Des centaines de personnes, qui, depuis 1993, ont travaillé pour toi, Philae. Et te supplient de leur répondre. Comment vas-tu ? Une onde de photons traverse le système solaire dans notre direction. Nous l’ignorons encore, mais cette onde électromagnétique nous apporte un message. Elle vient de la comète 67P/Churyumov Gerasimenko. Et elle nous dit : je vais bien.

Capture

A 500 millions de kilomètres de nous, un petit gars s’accroche. Il plante son harpon. Non, attendez : son harpon ne fonctionne pas !! Son harpon ne s’est pas déclenché ! Sans propulseur, sans harpon, il faut tenir ! Il se visse dans la glace. Il tient bon. Sa voix est faible. De manière encore inexpliquée à l’heure où j’écris ses lignes, son signal varie. Il est parfois inaudible. Mais il est là. Il tient. En notre nom, il vient d’écrire une page d’Histoire. Une page de l’Histoire. Pas de l’histoire d’un pays, pas de l’histoire d’un peuple, pas de l’histoire d’un continent, d’une nation ou d’une culture. L’Histoire de l’Humanité toute entière. Aujourd’hui, l’Homme a posé une sonde sur une comète. Aujourd’hui, l’Homme va étudier le plus ancien vestige de son système solaire. Aujourd’hui l’Homme va découvrir d’où il vient. Grâce à 200 kg de ferraille envoyés il y a 10 ans à 500 millions de kilomètres d’ici. Tient bon, petit Philae : l’Humanité toute entière compte sur toi.

 

Illustrations ©ESA