20141112

The Heidelberg Project : l’art contesté de la récup’ à Détroit

© Cecilia Sanchez

L’artiste Tyree Guyton, aux rêves un peu fous, transforme en oeuvres tout ce qui lui tombe dans les mains. En 1986, il s’est mis en tête de transformer Heidelberg St., dans l’East side abandonné de la ville, en une une grande exposition à ciel ouvert.


L’histoire de Détroit est faite de deux épisodes : l’avant et l’après 1967, ses émeutes raciales et l’émigration massive des Blancs vers les banlieues. Quand la ville sombrait peu à peu, vidée de ses business, il y a ceux qui ont pu partir et ceux qui ont du rester. Tyree Guyton et sa famille font partie des derniers.

Tyree veut « faire de l’art. » Mais il a grandit du côté Est – le mauvais – de l’avenue Woodward qui séparait la population blanche de la population noire de Détroit. Finalement, et c’est ce à quoi on reconnaît les vrais artistes, il fera de cette plaie l’un des fondements de son projet.

© Cecilia Sanchez

Une famille habite toujours la maison à poix © Cecilia Sanchez

En revenant de l’armée, il retrouve son quartier natal, autour de Heidelberg Street, presque vide et abandonné. La ville est devenue trop dangereuse et ceux qui le peuvent fuient garnir les rangs des banlieues affables. Des propres mots de Tyree Guyton, c’est comme si « une bombe avait ravagé le quartier. »

« Ce qui était un quartier multi-ethnique et ouvrier était devenu un lieu de violence, de racisme, d’abandon, de désespoir et de pauvreté, » raconte l’artiste. Le quartier fait partie des plus pauvres des Etats-Unis, compilant 75 % de chômage et 90 % d’habitants vivant sous le seuil de pauvreté.

Fenêtres cassées, caves squattées par les dealers de crack et absence consternante de services publics. De ce paysage d’après-guerre, il décide de faire un projet d’art en plein air. Sur Heidelberg Street, les lambris des maisons abandonnées se couvrent de touches de couleur, les terrains vagues de sculptures psychédéliques et les arbres d’objets en tout genre.

© Cecilia Sanchez

Le Heidelberg Project récupère des objets trouvés dans la rue © Cecilia Sanchez

Tyree Guyton récupère les vieux jouets cassés, poupées, folles rouillées, fauteuils roulants… Tout ce que l’on peut trouver dans les rues de Détroit. Véridique. La ville est le royaume du Do It Yourself, de la débrouille. Le recyclage de Guyton est devenu sa marque de fabrique.

Au milieu des paysages post-apocalyptiques de la ville, Heidelberg Project est une oasis de couleurs.

 

Les gamins et les parents du quartier, enthousiasmés par l’élan de l’artiste, ont mis la main à la patte. Cela devient une communauté autogérée et à but non lucratif qui donne des cours d’art plastiques, des conférences et invite des artistes en résidence.

© Cecilia Sanchez

La communauté auto-gérée assure la sécurité du lieu © Cecilia Sanchez

De cet engagement renaît une fierté qu’avait oublié les habitants du quartier, explique Tyree Guyton. « Ces gens n’auraient jamais visité l’Institut des Arts ou l’orchestres symphonique de la ville. Nous avons apporté l’art jusqu’eux, » raconte-t-il.

Les visiteurs se font de plus en plus nombreux, le quartier reprend vie et la criminalité recule. Le projet grandit de jour en jour, sans pour autant réjouir les autorités. Arguant que bâtisses et terrains vagues ne sont pas la propriété de Tyree Guyton, la mairie tente d’arrêter le projet.

L’artiste est un agitateur, trop politique, trop décidé, trop engagé et surtout, bien trop acharné. Heidelberg Projects est détruit entièrement, deux fois, par la mairie de Détroit. Deux maires dans les années 1990 essaieront de faire flancher Tyree Guyton. « La raison était strictement politique. Est-ce de l’art ou de la pacotille ? Est-ce que tout le monde voudrait un tel projet dans son quartier ? Les points de vue sont bien différents, » explique l’artiste.

© Cecilia Sanchez

Le dernier incendie est survenu au mois d’octobre © Cecilia Sanchez

Les agressions de la Ville ne feront que renforcer son ambition et la notoriété du projet. Il continue, décore, peint, reconstruit, rejoint par de nouveaux sympathisants. Depuis 2013, il fait face à des incendies volontaires qui n’ont jamais été élucidé, dans lesquels plusieurs bâtisses ont été ravagées. Les volontaires et Tyree, pelles, râteaux et brouettes en main, n’abandonnent pas et reconstruisent.

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Les volontaires nettoient les ravages des incendies © Cecilia Sanchez

Pourtant, le Heidelberg Project est devenu un des spots touristiques les plus courus de Détroit, drainant plus de 275 000 visiteurs chaque année. La popularité du street-art a donné un nouveau souffle au projet.

En 2005, le Heidelberg Project remporte la médaille d’argent du Rudy Bruner Award for Urban Excellence. Kate Moss y est shootée par le photographe Bruce Webber pour le magazine W en 2006. Et en 2008, l’oeuvre dans la ville fait partie des 15 projets qui représentaient les Etats-Unis à la Biennale d’architecture de Venise. La communauté du projet clame un impact économique de   1,3 millions de dollars chaque année sur la ville.

Il ne fait toujours pas l’unanimité mais il tient encore debout. Le Heidelberg Project aura surmonté 2 démolitions et 11 incendies au total. Tyree Guyton a promis que coûte que coûte, il continuera.