20141219

Le courage de la vérité. Bernanos et Simone Weil

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La pensée semble aujourd’hui être réduite au rang d’instrument au service d’intérêts, rejoignant ainsi le champ politicien de la lutte entre personnes pour mieux être vidée de tout contenu substantiel. A la mauvaise foi, s’ajoute la diffamation,, au sectarisme, l’inquisition. Dans ces circonstances, la lâcheté laisse peu de place à l’honnêteté intellectuelle, qui suppose de […]


La pensée semble aujourd’hui être réduite au rang d’instrument au service d’intérêts, rejoignant ainsi le champ politicien de la lutte entre personnes pour mieux être vidée de tout contenu substantiel. A la mauvaise foi, s’ajoute la diffamation,, au sectarisme, l’inquisition. Dans ces circonstances, la lâcheté laisse peu de place à l’honnêteté intellectuelle, qui suppose de penser contre soi-même et contre son « camp » quel qu’en soit le prix, dans le souci d’énoncer ce qui est vrai. Consécutivement aux conférences de Michel Foucault de 1983, on a cru que le parrhesiastes était celui qui prenait des risques en énonçant « sa » vérité subjective au souverain. « Or, comme le remarque Dany-Robert Dufour, c’est manifestement là une interprétation fautive puisque la parrhesia renvoie à l’opposition classique rationnelle faux/vrai et non à la l’opposition archaïque antérieure vérité/oubli où aléthéia est alors le contraire de léthéia – l’a-léthéia (la vérité) signifiant littéralement « non-oubli ». La parrhesia n’est donc pas seulement dire sa vérité soigneusement oubliée par les autres, c’est surtout dire la vérité, celle qui s’oppose au faux et qui s’impose à tout un chacun et à celui qui parle en premier lieu. Il y aurait fort à réfléchir sur ce retournement postmoderne, à l’intérieur même de la philosophie, de la signification de parrhesia. » (Dany-Robert Dufour, La Cité perverse, p.381).

GEORGES BERNANOS

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La rencontre de Simone Weil et de Georges Bernanos à l’occasion de la guerre civile espagnole de 1936 est ici exemplaire quant à cette parrhesia authentique.
Tous deux ont pris part à ce conflit dans des camps qui les opposaient, mais le souci de l’honnêteté intellectuelle va les faire se rejoindre et transcender les clivages idéologiques qui les séparaient. D’ennemis à amis il n’y a souvent qu’un pas que le courage de la vérité permet de franchir.

Bernanos, célèbre écrivain de droit connu notamment pour son Journal d’un curé de campagne, a d’abord des sympathies pour le mouvement franquiste. Son fils Yves va même aller jusque s’engager dans les phalanges qu’il ne tardera pas à déserter. Devant la barbarie de ce conflit et les attitudes du clergé et des intellectuels parisiens, il va se montrer sévèrement critique envers le franquisme dans un ouvrage publié en 1937, Les grands cimetières sous la lune, dont le succès sera à la hauteur du mécontentement qu’il suscitera, notamment de la part de l’Action française dont il a toujours été très proche en tant que monarchiste. Il reproche au mouvement franquiste « leur mystique de la force ; la religion de la force mise au service de l’Etat totalitaire, de la dictature du salut public, considérée non comme un moyen mais comme une fin. » (Les grands cimetières sous la lune) En janvier 1937, il évoque l’arrestation par les franquistes de « pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement […] Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque laisse faire tout ça. » (Les grands cimetières sous la lune) Il dénonce ainsi globalement les crimes perpétrés par les fanatiques franquistes, qui plus est bénis par les autorités ecclésiastiques, comme le massacre de deux-cents habitants de Manacor. Car ce qui heurte avant tout Bernanos est la conduite de l’Eglise dans cette guerre civile : « Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. » (Les grands cimetières sous la lune)

Cette critique de l’Eglise de la part d’un catholique sera particulièrement mal reçue par les intellectuels parisiens de droite, mais qu’importe à Bernanos : son devoir et son honneur d’écrivain lui imposent de s’élever contre l’aveuglement de son camp.

SIMONE WEIL

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Simone Weil ne s’est pas trompée d’interlocuteur lorsqu’elle procède de la même démarche en lui envoyant une lettre lui faisant part de la désillusion qu’elle éprouva au sein du camp républicain.
Philosophe brillante, normalienne et agrégée, elle décide de travailler en usine en 1934-1935, elle a alors 25 ans, pour mieux partager et comprendre la condition ouvrière (à propos de laquelle elle publiera d’ailleurs un ouvrage). En 1936, elle s’engage dans la guerre civile espagnole au sein de la colonne Durruti composée d’anarchistes, mais doit rentrer en France, gravement brûlée au pied. Son expérience de la guerre civile est douloureuse, et elle est témoin de violences et d’exécutions qui lui paraissent foncièrement injustes (notamment celle d’un jeune franquiste de 15 ans fusillé pour avoir refusé de renier son idéal). Elle expose ainsi à Bernanos cette étrange ambivalence qui régnait au sein des colonnes combattantes : « La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n’importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l’immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l’amour, l’esprit de fraternité, et surtout la revendication de l’honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l’emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. » (Lettre de Simone Weil à Bernanos)
Aussi ne tarit-elle pas d’anecdotes qui lui laissèrent un goût amer dans la bouche : « deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l’un sur place, en présence de l’autre, d’un coup de revolver, puis, on dit à l’autre qu’il pouvait s’en aller. Quand il fut à vingt pas, on l’abattit. Celui qui me racontait l’histoire était très étonné de ne pas me voir rire. » (Lettre de Simone Weil à Bernanos) Son diagnostic est sévère : « On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins. » (Lettre de Simone Weil à Bernanos) Si Simone Weil peut avoir la fâcheuse tendance à mettre tous les miliciens dans le même sac, c’est pour mieux rendre compte de ce qui importe avant tout : une honnêteté intellectuelle qui transcende la division entre amis et ennemis. «Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais. » (Lettre de Simone Weil à Bernanos) Bernanos gardera cette lettre jusqu’à sa mort, pliée dans son portefeuille, comme un témoignage et un rappel constant de l’importance du courage de la vérité.