20141222

Nuun Records, label de non-obédience militante

Impression

Nous avons écouté Delphine et Samuel les parents dunkerquois du très indépendant label Nuun Records. Et plus que de leur musique, c’est de leur métier, de ses pièges et difficultés actuels dont ils nous ont entretenus. Eclairages lumineux d’un label gaulois sans concession qui résiste encore et toujours à l’envahisseur médiocre.


Nuun Records c’est qui, c’est quoi, c’est où?

Nuun Records, c’est une femme (Delphine) et un homme (Samuel) avec, au départ, un désir commun de créer des rencontres entre des artistes issus de différents domaines de recherche esthétique (musiciens, photographes, vidéastes, graphistes). Nous ne pourrions nous satisfaire d’étiqueter pour la vente des projets déjà existants.
Nous sommes un label « sans obédience »:  rien, apparemment, ne relie nos artistes entre eux, sinon un certain penchant pour les francs-tireurs. Nous ne souhaitons pas nous enfermer dans un genre, un courant ou une époque. S’il fallait nommer notre ligne esthétique, le zig-zag nous conviendrait très bien.

nuun-records-apachemagConcevoir ainsi notre activité nous permet de sortir successivement des disques aussi divers que la Sextape des Orties,  Total Entropy d’Asia Argento, Glittermine de Jessie Evans, L’obstacle de Musique Post-Bourgeoise, « Accidents » de Bertrand Bonello ou encore « Echo » de Michniak, notre dernière release.

Notre « bureau » est à Dunkerque, entre la France, l’Angleterre et la Belgique. Cette situation géographique ne gêne en rien notre développement, au contraire même.  Notre géographie symbolique est artistique et mondiale.

Et c’est pas trop dur?

C’est une donnée aujourd’hui, le marché musical mondial est structuré en oligopole. Quelques grands groupes industriels du secteur culturel (Vivendi, Sony corporation…), particulièrement invasifs, se sont partagés le gâteau. Les radios via la médiamétrie choisissent annuellement de mettre l’accent sur telle ou telle tendance plutôt que sur telle autre et font apparaître comme « naturelles » l’émergence d’artistes à profil. Les salles de concert disposent d’une marge de liberté de plus en plus restreinte. Tout est plus ou moins verrouillé. Rien n’incite à la prise de risque.

Créer un label et le faire exister durablement suppose une envie, de la patience et une certaine faculté à résister au découragement. Nous sortons peu de disques (environ 4 par an) mais nous les défendons vraiment.

Un conseil à donner à Zaz (à part d’arrêter de chanter hein, c’est trop facile)?

Les disques de Zaz sont dispensables mais elle n’incarne pas le pire.Elle a des qualités vocales, un public et sa musique, commercialement bien accompagnée, témoigne malgré tout d’une relative sincérité : c’est un bon produit et une bonne cliente pour les émissions de radio et de télévision.
Nous écoutons quotidiennement des musiques très diverses, évoluant ainsi dans le torrent des « nouveautés ». Le plus gros des productions hyper-valorisées dans les médias sont dépourvues du moindre intérêt sinon celui mercantile d’alimenter la fiction du nouveau. C’est le jeu aveuglant de « l’actualité musicale ». Dans ce tout-venant, quelques disques tiennent et nous retiennent. Et plutôt que de céder à la morosité ou au dénigrement, nous préférons nous concentrer sur le travail des artistes que nous aimons.

En France, nous sommes attentifs au travail du label La Souterraine par exemple dont les compilations proposent une autre cartographie de la scène musicale française en inscrivant des artistes peu visibles dans un réseau exigeant et valorisant. L’important pour eux c’est la musique, sa circulation et ses auditeurs. Le choix de la gratuité est intéressant. Et ils ne sont pas en quête de « l’effet frais » ou du titre qui va « claquer dans les clubs ». La scène française est riche et elle ne se limite pas à des groupes de pop sucrée chantant en franglais ou à une poignée de DJs tripoteurs de tendances.

Et à Apache Magazine (idem l’expression « de la fermer » ne sera pas comptabilisée comme réponse)?

Vous conseiller de continuer ainsi serait probablement un peu trop flatteur. Cultiver l’éristique plutôt que la polémique, choisir plutôt que couvrir, enrichir quitte à s’appauvrir… Nous pourrions continuer comme ça longtemps.

Quel est le signe astrologique de Nuun Records?

C’est une question à poser à Circé Deslandes, dont nous sortirons le premier album Oestrogenèse en mars prochain.

Que pensez-vous des Indiens?

Nous admirons les Indiens ; nous n’avons aucune considération pour les commerçants grimés en indiens, et ils sont nombreux dans le domaine de la musique.

JESSIE EVANS

L’étiquette « indé » a été pour les majors l’instrument d’une colonisation (regarde comme nous filons ici l’allégorie des Indiens). Par le jeu de licences et de sous-licences, ceux-ci élaborent des montages trompeurs et conçoivent des stratégies commerciales puissantes. Les joyeux fantaisistes de La Femme sont signés chez Barclay. Fauve, présenté par ses représentants eux-mêmes comme une entreprise « alternative », a su parfaitement négocier avec l’industrie musicale pour exister aujourd’hui. Leur individualisme angoissé rencontre gentiment les intérêts du néo-libéralisme et participe tranquillement au maintien de l’idéologie dominante. Ce n’est pas pour rien que la différence, monétisée en un signe ≠, rallie autant ces temps-ci. Il s’agit bien plus d’une forme d’acquiescement effusif, concernant en réalité une portion assez homogène de la population, que de l’expression grondante d’une révolte esthétique et politique. C’est la révolution mise à la portée des iPod.

La course à la synchro est aussi un aspect important de la configuration actuelle. Se développent, même chez des musiciens dignes d’intérêt, des comportements cupides donnant lieu à des remixes fades, des featurings sans étincelle, des collaborations malodorantes avec des marques de voiture, de téléphone et d’alcool. Les musiques électroniques de « consommation courante » sont du pain béni pour les sociétés spécialisées dans le publishing. Efficaces, peu abrasives, désengagées et donc très manipulables, elles constituent une manne pour les publicitaires et pour les producteurs à leur botte, qui y trouvent une source de revenu qu’ils ne peuvent plus espérer de la vente de supports physiques.

Sinon, vous avez fait un truc fou ces derniers temps?

Nous avons demandé à Arnaud Michniak (Diabologum, Programme) de jouer chez nous, dans notre appartement, à Dunkerque pour fêter la sortie de son nouvel album « Echo ». Nous étions, intensément, à cet instant, ce soir là, sur le fil d’une forme de vérité.

Arnaud Michniak@Centre Pompidou Metz

Et pour le futur vous envisagez quoi?

Nous laisser surprendre par l’avenir.

Et c’est à votre tour d’être surpris, Nuun Records nous a concocté un joli cadeau de Noyel: une playlist 100% indépendante bien de chez eux, à écouter là, ici, maintenant, tout de suite.

En avant la musique!