20141217

Portrait d’artistes : à la découverte de Bob Rosenthal

Bob Rosenthal

Le camion de C’est pas sorcier, c’est lui. Le CAMION DE C’EST PAS SORCIER, on ne sait pas si vous vous rendez compte !! Mais lui, Bob Rosenthal, c’est bien plus que ça. C’est d’abord un grand peintre de l’abstraction, qui tient atelier à Paris, et qu’Apache a eu le bonheur de rencontrer. Pour parler peinture. Pour parler art, et plus encore.


Son obsession ? Ne jamais bégayer sa peinture. C’est-à-dire ne jamais faire deux fois la même chose. Une autre de ses règles est de ne pas donner de titre à ses œuvres. « Donner un nom, c’est déjà indiquer une direction. Or, dans l’abstraction, ce qui compte, ce n’est pas tant la compréhension directe de l’œuvre, mais l’émotion qu’elle suscite. En clair, celui qui regarde est le prolongement de l’œuvre. C’est lui qui y met son émotion, son ressenti, pour y voir ce que son cœur veut lui faire voir. »

Tel est le credo de Bob Rosenthal, peintre fascinant qui a ouvert à Apache les portes de son atelier parisien du boulevard Saint-Jacques. Pour parler peinture. Pour parler art. Pour parler de tout, deux bonnes heures durant, tasse de café à la main et petites étincelles de plaisir dans les yeux.

 

DE LA RÉFLEXION LA PLUS INTENSE A UNE SUREXCITATION INCONTRÔLÉE

Bob Rosenthal

Accrochées aux murs, partout, quelques-unes de ses oeuvres. Au sol, d’autres encore, entreposées-là, dans un savant foutoir. Et puis un grand espace laissé libre, surtout, face à l’entrée. Un tapis tacheté de traces de peinture, comme autant de stigmates de luttes. On utilise cette image à dessein.

« L’abstraction, c’est d’abord beaucoup de temps de réflexion, explique-t-il. Ça se construit d’abord dans la tête, longtemps, et puis zou, voilà que le projet est mûr. » C’est alors une surexcitation incontrôlée. « Chez moi, cela se passe plutôt façon char d’assaut », s’amuse-t-il.

On l’imagine se ruer sur sa toile, posée à même le sol. Pinceau, couteau, bombes, mains… Tout est bon pour assouvir son besoin de peindre. On l’imagine aussi soudain tout lâcher, monter sur la mezzanine, qui surplombe la pièce, juger de l’avancement de son oeuvre, et puis redescendre à toute vitesse pour se jeter à nouveau sur la toile.

On aimerait le voir en action pendant ces moments-là. Mais c’est impossible. « J’ai besoin de calme, avoue Bob Rosenthal. Peindre est un acte solitaire. Cela me prend une journée ou plusieurs mois pour achever une toile, il n’y a pas de règle mais, dans tous les cas, c’est seulement après qu’arrive le moment du partage. »

Ses acheteurs sont des personnes privées. Et qu’on n’aille pas imaginer que c’est un crève-cœur, pour lui, de voir ses « bébés » quitter son atelier. « Au contraire, explique-t-il, ma peinture est faite pour vivre, pour susciter des émotions ailleurs, chez d’autres. C’est ça qui est beau. Cette vie qu’on insuffle et qui, ensuite, vous échappe. »

 

LE BONHEUR DES ACCIDENTS, CETTE DIFFÉRENCE ENTRE CE QUI ÉTAIT IMAGINE ET LE RÉSULTAT FINAL

Bob Rosenthal

Le tout est alors de ne pas tomber dans la facilité. Surtout pas. « Le grand intérêt de la peinture est dans les accidents qui arrivent inévitablement, dévoile-t-il, des éclairs de plaisir dans les yeux. Cette différence entre ce que l’on avait imaginé et le résultat final, sur la toile. Le danger est alors de chercher à trop maîtriser cet accident. Plus tu peins, plus le risque est là, justement. Si tu commences à trop bien maîtriser cet accident, qui donne vie à ton œuvre, alors c’est le signe qu’il faut changer de manière de peindre. Moi, je peignais très noir au début, très sombre. C’est de plus en plus lumineux désormais. »

On trouve, dans l’œuvre de Bob Rosenthal, beaucoup de diptyques et de triptyques. « C’est intéressant pour le mouvement, le rythme que cela donne aux œuvres », précise-t-il. Si vous y trouvez quelques ressemblances stylistiques avec un certain Cy Twombly, c’est normal. « C’est comme mon maître, clairement », reconnaît Bob Rosenthal, en s’emparant d’un livre d’art sur Twombly trônant en bonne place sur une étagère. « Mais je suis toujours tout autant fan de Monet, enchaîne-t-il. Il s’agit de se nourrir de tout le monde pour enrichir sa culture. Mais de ne surtout pas chercher à singer ensuite. Quel intérêt, sinon ? »

En parlant d’enrichir sa culture… Bob Rosenthal en a à revendre. 64 ans et, quand il raconte son parcours, l’impression d’avoir vécu mille et une vies. Pas qu’une impression, en réalité. On est resté fasciné à l’écouter parler. Cinéma, musique, littérature… cet homme a touché à tout. Lui n’en tire pas de gloire particulière. « C’était une autre époque, glisse-t-il. Celle où les diplômes comptaient moins que les rencontres et l’enthousiasme. Moi, mon leitmotiv a toujours été d’apprendre, comprendre. Sans cesse expérimenter de nouvelles choses. »

 

DES BEAUX-ARTS A LA COMMUNAUTE HIPPIE EN LOZERE

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L’art, d’abord, est venu tout naturellement dans sa vie. « Quand t’es gosse et qu’à chaque fois que tu fais un dessin tes potes te disent que c’est chouette, forcément, ça donne des idées », raconte-t-il.

Ce qui ne veut pas dire que la vocation fut toute tracée. « A la maison, la culture, c’était un peu considéré comme une perte de temps, se souvient Bob. Mon père voulait que je devienne ingénieur en électronique. Pour moi, c’était hors de question, alors j’ai passé en cachette le concours des Beaux-Arts. Je l’ai eu et, quand je l’ai dit à mon père, il a mal compris, et a cru que j’allais faire des études d’architecture. Ce n’était pas ingénieur mais ça lui allait quand même. Après, bon, quand j’ai dû lui expliquer ce qu’étaient vraiment les Beaux-Arts… ben j’ai dû chercher une chambre à moi, dans Paris », s’esclaffe-t-il.

N’allez pas en tirer de conclusions hâtives sur le père caractériel, qui fout son rejeton dehors dans un accès de colère. « Personne ne m’a jamais mis dehors, évidemment, c’était juste une autre époque, soutient Bob. Trouver un logement était tellement facile alors. Et puis j’avais 18 ans, il était temps que je m’émancipe, cela tombait très bien. »

Voilà donc notre Bob aux Beaux-Arts. Et puis un peu dans la rue, aussi, le joli mois de mai venu. « C’était mai-68, rigole-t-il. Je me suis mué en lanceur de pavés, mais un lanceur joyeux, dans la bonne humeur, absolument pas politisé. On était content de foutre un peu le bordel. Il fallait voir ce que c’était la France de l’époque, aussi ! Un pays de vieux. La France des vieilles barbiches. Ça faisait du bien de mettre un coup de pied dans la fourmilière. »

Après ce court intermède athlétique, qui lui permet de soigner sa musculature et d’améliorer son sens de la précision dans les jets, Bob retourne aux Beaux-Arts. Mais pas longtemps. « Normalement, les Beaux-Arts, ça dure cinq ans, mais moi je suis parti très vite vivre dans une communauté hippie en Lozère avec des potes. Bah ouais, c’était l’après mai-68 quoi », s’amuse-t-il.

Et puis au diable le diplôme, l’important est ailleurs. « Les Beaux-Arts, en somme, ça ne m’apporte rien, explique-t-il. Sauf une chose et une grande : moi qui avais l’impression d’être tellement singulier, avec ma manie de toujours dessiner, tout le temps, je me retrouve entouré de gars comme moi. C’était très rassurant et enrichissant. »

Cela lui donne confiance. En lui et en son art, en ses capacités. S’ensuit alors, une fois l’épisode de la communauté en Lozère achevé, une période de globe-trotter très soixante-huitarde. Maroc, Espagne, Portugal, Pays-Bas, Angleterre, île de Wight, Bob parcourt le vaste monde et multiplie les petits boulots. De quoi nourrir de manière extraordinaire sa culture, son art. « Le dessin est un langage universel. Partout où vous allez, vous pouvez vous faire comprendre avec un dessin. »

Bob Rosenthal

 

DE LA PREMIÈRE PARTIE DE TÉLÉPHONE AU CAMION DE C’EST PAS SORCIER EN PASSANT PAR LE GRAND BLEU

Bref, Bob engrange un savoir et des émotions qui, aujourd’hui, lui servent pour sa peinture. De retour à Paris, en plein dans les années Giscard, il se met à la musique. « On est en 1978, j’ai 28 ans et avec des amis on crée un groupe de rock-punk-new wave. French Kiss, on s’appelait. J’étais aux chants et à la composition. On se débrouillait pas mal du tout. On s’est même produit en première partie de Téléphone à l’époque. »

L’aventure musicale, pour autant, n’a qu’un temps. Bob tombe amoureux et se range des gibsons. Il tire quand même un livre de cette période, Les Yeux fixes, publié chez Albin Michel. Quand on vous dit que ce gars-là à tous les talents…

Maintenant en couple, et donc un peu obligé d’être sérieux, il se cherche un travail, un vrai. Mais toujours en rapport avec le milieu artistique, on ne se refait pas, et encore heureux ! « J’aime bien le cinéma alors, au culot, je vais voir les mecs du cinéma pour bosser sur la déco des films. C’est comme ça que je suis engagé comme premier assistant déco sur Le Grand Bleu, de Besson. »

De fil en aiguille, Bob fait sa petite carrière dans le milieu. Seulement, l’inconvénient du cinéma, c’est qu’on n’est jamais chez soi. Alors, quand naît sa fille Alice, il y a 20 ans, Bob, qui a besoin de davantage de stabilité, bifurque vers la télévision. Toujours dans la déco, mais cette fois sur les plateaux télés. Et notamment… attention, roulements de tambours, cris d’extase et souvenirs joyeux, sur… l’émission C’est pas sorcier. Le fameux camion de Fred et Jamy, c’est lui !!

Rien que pour ça, nous, on lui voue un respect éternel, à Bob. Mais et la peinture, vous dites-vous ? Toujours là, bien sûr, pendant toutes ces années. En dilettante, disons. Et puis voilà que, il y a douze ans, sa fille devenue plus grande, l’envie de peindre « pour de bon » lui prend. « Je quitte tout et je peins », dit-il dans un grand rire en prononçant ce « je peins » à la mode Cantona des Guignols. Et nous, c’est pas pour dire, mais on est sacrément content qu’il peigne, Bob. Même qu’on espère que ça ne s’arrêtera pas de sitôt.

Bob Rosenthal